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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/431

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V. Le Cadavre de Baudin

Du côté du faubourg Saint-Antoine, nous avions, je l’ai dit, à peu près perdu toute espérance, mais les hommes du coup d’État n’avaient pas perdu toute inquiétude. Depuis les tentatives et les barricades du matin, une surveillance rigoureuse y avait été organisée. Quiconque abordait le faubourg avait chance d’être examiné, suivi, et, au moindre soupçon, arrêté. La surveillance était pourtant parfois en défaut. Vers deux heures, un homme de petite taille, à l’air sérieux et attentif, traversait le faubourg. Un sergent de ville et un agent en bourgeois lui barrèrent le chemin. – Qui êtes-vous ? – Vous le voyez, un passant. – Où allez-vous ? – Là, tout près, chez Bartholomé, contremaître à la sucrerie. – On le fouille. Lui-même ouvre son portefeuille ; les agents retournent les poches de son gilet et déboutonnent sa chemise sur sa poitrine ; enfin le sergent de ville dit en grommelant : – Vous me faisiez pourtant l’effet d’avoir été ici ce matin, allez-vous-en. C’était le représentant Gindrier. S’ils ne s’étaient pas arrêtés aux poches du gilet et s’ils avaient fouillé le paletot, ils y auraient trouvé son écharpe ; Gindrier eût été fusillé.

Ne point se laisser arrêter, se conserver libres pour la lutte, tel était le mot d’ordre des membres de la gauche ; c’est pourquoi nous avions nos écharpes sur nous, mais point visibles.

Gindrier n’avait pas mangé de la journée ; il songea à rentrer chez lui et regagna les quartiers neufs du chemin de fer du Havre où il demeurait. Rue de Calais – c’est une rue déserte qui va de la rue Blanche à la rue de Clichy – un fiacre passait. Gindrier s’entend appeler par son nom. Il se retourne et aperçoit dans le fiacre deux personnes, parentes de Baudin, et un homme qu’il ne connaissait pas. L’une des parentes de Baudin, madame L…, lui crie : – Baudin est blessé ! Elle ajouta : – On l’a porté à l’hospice Saint-Antoine. Nous allons le chercher. Venez avec nous. – Gindrier monta dans le fiacre.

Cependant l’inconnu était le porte-sonnette du commissaire de police de la rue Sainte-Marguerite-Saint-Antoine. Il avait été chargé par le commissaire d’aller chez Baudin, rue de Clichy, numéro 88, prévenir sa famille. Ne rencontrant que des femmes, il s’était borné à leur dire que le représentant Baudin était blessé. Il s’était offert à les accompagner et se trouvait dans le fiacre. On avait prononcé devant lui le nom de Gindrier. Ce pouvait