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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/415

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pareil au premier apparut, puis un troisième, puis un quatrième. Dix voitures cellulaires passèrent ainsi, se suivant de très près et se touchant presque.

— Mais ce sont nos collègues ! s’écria Aubry (du Nord). En effet, le dernier convoi des représentants prisonniers du quai d’Orsay, le convoi destiné à Vincennes, traversait le faubourg. Il était environ sept heures du matin. Quelques boutiques s’ouvraient, éclairées à l’intérieur, et quelques passants sortaient des maisons.

Ces voitures défilaient l’une après l’autre, fermées, gardées, mornes, muettes ; aucune voix n’en sortait, aucun cri, aucun souffle. Elles emportaient au milieu des épées, des sabres et des lances, avec la rapidité et la fureur du tourbillon, quelque chose qui se taisait ; et ce quelque chose qu’elles emportaient et qui gardait ce silence sinistre, c’était la tribune brisée, c’était la souveraineté des assemblées, c’était l’initiative suprême d’où toute civilisation découle, c’était le verbe qui contient l’avenir du monde, c’était la parole de la France !

Une dernière voiture arriva, que je ne sais quel hasard avait retardée. Elle pouvait être éloignée du convoi principal de trois ou quatre cents mètres, et elle était escortée seulement par trois lanciers. Ce n’était pas une voiture cellulaire, c’était un omnibus, le seul qu’il y eût dans le convoi. Derrière le conducteur qui était un agent de police, on apercevait distinctement les représentants entassés dans l’intérieur. Il semblait facile de les délivrer.

Cournet s’adressa aux passants : – Citoyens, s’écria-t-il, ce sont vos représentants qu’on emmène ! Vous venez de les voir passer dans les voitures des malfaiteurs ! Bonaparte les arrête contrairement à toutes les lois. Délivrons-les ! Aux armes !

Un groupe s’était formé d’hommes en blouse et d’ouvriers qui allaient à leur travail. Un cri partit du groupe :

— Vive la République ! et quelques hommes s’élancèrent vers la voiture. La voiture et les lanciers prirent le galop.

— Aux armes ! répéta Cournet.

— Aux armes ! reprirent les hommes du peuple.

Il y eut un instant d’élan. Qui sait ce qui eût pu arriver ? C’eût été une chose étrange que la première barricade contre le coup d’État eût été faite avec cet omnibus, et qu’après avoir servi au crime, il servît au châtiment. Mais au moment où le peuple se ruait sur la voiture, on vit plusieurs des représentants prisonniers qu’elle contenait faire des deux mains signe de s’abstenir. – Eh ! dit un ouvrier, ils ne veulent pas !

Un deuxième reprit : – Ils ne veulent pas de la liberté !

Un autre ajouta : – Ils n’en voulaient pas pour nous ; ils n’en veulent pas pour eux.