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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/383

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— Ah ! monsieur ! me dit-il, c’est vous !

— Vous savez ce qui se passe ? lui demandai-je.

— Oui, monsieur.

Ce « oui, monsieur », prononcé avec calme et même avec un certain embarras, me dit tout. Où j’attendais un cri indigné, j’avais cette réponse paisible. Il me semblait que c’était au faubourg Saint-Antoine lui-même que je parlais. Je compris que c’en était fait de ce côté et que nous n’avions rien à en attendre. Le peuple, cet admirable peuple, s’abandonnait. Je fis pourtant un effort.

— Louis Bonaparte trahit la République, dis-je, sans m’apercevoir que j’élevais la voix.

Il me toucha le bras, et, me montrant du doigt les ombres qui se dessinaient sur la cloison vitrée de l’arrière-boutique : – Prenez garde, monsieur, parlez moins haut.

— Comment ! m’écriai-je, vous en êtes là, vous n’osez pas parler, vous n’osez pas prononcer tout haut le nom de ce Bonaparte, vous marmottez à peine quelques mots à voix basse, ici, dans cette rue, dans ce faubourg Saint-Antoine où de toutes les portes, de toutes les fenêtres, de tous les pavés, de toutes les pierres, on devrait entendre sortir le cri : Aux armes !

Auguste m’exposa ce que j’entrevoyais déjà trop clairement et ce que Girard m’avait fait pressentir le matin, la situation morale du faubourg ; – que le peuple était « ahuri », qu’il leur semblait à tous que le suffrage universel était restitué ; – que la loi du 31 mai à bas, c’était une bonne chose.

Ici je l’interrompis :

— Mais cette loi du 31 mai, c’est Louis Bonaparte qui l’a voulue, c’est Rouher qui l’a faite, c’est Baroche qui l’a proposée, ce sont les bonapartistes qui l’ont votée. Vous êtes éblouis du voleur qui vous a pris votre bourse et qui vous la rend !

— Pas moi, dit Auguste, mais les autres.

Et il continua : – Que pour tout dire, la Constitution, on n’y tenait pas beaucoup – qu’on aimait la République, mais que la République était « conservée » – que dans tout cela on ne voyait qu’une chose bien clairement, les canons prêts à mitrailler – qu’on se souvenait de juin 1848 – qu’il y avait des pauvres gens qui avaient bien souffert – que Cavaignac avait fait bien du mal – que les femmes se cramponnaient aux blouses des hommes pour les empêcher d’aller aux barricades – qu’après ça pourtant, en voyant des hommes comme nous à la tête, on se battrait peut-être, mais que ce qui gênait, c’est qu’on ne savait pas bien pourquoi. Il termina en disant : – Le haut du faubourg ne va pas, le bas vaut mieux. Par ici on se battra. La rue de la Roquette est bonne, la rue de Charonne est bonne, mais,