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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/377

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fenêtres pour voir passer les représentants ; le lieu de la réunion, situé et resserré au fond d’une arrière-cour, était mal choisi en cas d’investissement ; tous ces inconvénients furent immédiatement reconnus, et la réunion ne dura que peu d’instants. Elle fut présidée par Joly. Xavier Durieu et Jules Gouache, rédacteurs de la Révolution, y assistaient, ainsi que plusieurs proscrits italiens, entre autres le colonel Carini et Montanelli, ancien ministre du grand-duc de Toscane ; j’aimais Montanelli, âme douce et intrépide.

Madier de Montjau apporta des nouvelles de la banlieue. Le colonel Forestier, sans perdre et sans ôter l’espoir, raconta les obstacles qu’il avait rencontrés dans ses efforts pour réunir la 6e légion. Il me pressa de lui signer, ainsi que Michel (de Bourges), sa nomination de colonel ; mais Michel (de Bourges) était absent, et d’ailleurs ni Michel (de Bourges) ni moi n’avions encore en ce moment-là de mandat de la gauche. Pourtant, mais sous ces réserves, je lui signai sa nomination. Les embarras se multipliaient. La proclamation n’était pas encore imprimée et la nuit arrivait. Schœlcher exposa les difficultés ; toutes les imprimeries fermées et gardées, l’avis affiché que quiconque imprimerait un appel aux armes serait immédiatement fusillé, les ouvriers terrifiés, pas d’argent. On présenta un chapeau, et chacun y jeta ce qu’il avait d’argent sur lui. On réunit ainsi quelques centaines de francs.

Xavier Durieu, dont l’ardent courage ne s’est pas démenti un seul instant, affirma de nouveau qu’il se chargeait de l’impression et promit qu’à huit heures du soir on aurait quarante mille exemplaires de la proclamation. Les instants pressaient. On se sépara en s’assignant pour lieu de rendez-vous le local de l’association des ébénistes, rue de Charonne, et pour heure huit heures du soir, afin de laisser à la situation le temps de se dessiner. Comme nous sortions et que nous traversions la rue Beautreillis, je vis Pierre Leroux venir à moi. Il n’avait pas pris part à nos réunions. Il me dit : – Je crois cette lutte inutile. Quoique mon point de vue soit différent du vôtre, je suis votre ami. Prenez garde. Il est temps encore de s’arrêter. Vous entrez dans les catacombes. Les catacombes, c’est la mort.

— C’est la vie aussi, lui dis-je.

C’est égal, je pensais avec joie que mes deux fils étaient en prison, et que ce sombre devoir du combat dans la rue ne s’imposait qu’à moi seul.

Cinq heures nous restaient jusqu’à l’instant du rendez-vous. Je voulus revenir chez moi et embrasser encore une fois ma femme et ma fille, avant de me précipiter dans cet inconnu qui était là, béant et ténébreux, et où plusieurs d’entre nous allaient entrer pour n’en pas sortir.

Arnaud (de l’Ariège) me donnait le bras ; les deux proscrits italiens, Carini et Montanelli, m’accompagnaient.