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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/369

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de Vincennes eurent les appartements de M. de Montpensier, rouverts exprès pour eux, un dîner excellent et en commun, des bougies, du feu, et les sourires et les génuflexions du gouverneur, qui était le général Courtigis. Ceux de Mazas, voici comme on les traita :

Une voiture cellulaire les déposa à la prison. Ils passèrent d’une boîte dans l’autre. A Mazas, un greffier les enregistra, les mesura, les toisa et les écroua comme des forçats. Le greffe franchi, on conduisit chacun d’eux par une galerie-balcon suspendue dans l’obscurité sous une longue voûte humide jusqu’à une porte étroite qui s’ouvrit brusquement. Arrivé là, un guichetier poussait le représentant par les épaules, et la porte se refermait.

Le représentant ainsi cloîtré se trouvait dans une petite chambre, longue, étroite, obscure. C’est là ce que la langue pleine de précautions que parlent aujourd’hui les lois appelle une « cellule ». Le plein midi de décembre n’y produisait qu’un demi-jour crépusculaire. A une extrémité une porte à guichet, à l’autre, tout près du plafond, à une hauteur de dix ou douze pieds, une lucarne à vitre cannelée. Cette vitre brouillait l’œil, empêchait de voir le bleu ou le gris du temps et de distinguer le nuage ou le rayon, et donnait je ne sais quoi d’indécis au jour blafard de l’hiver. C’était moins qu’un jour faible, c’était un jour trouble. Les inventeurs de cette vitre cannelée ont réussi à faire loucher le ciel.

Au bout de quelques instants, le prisonnier commençait à apercevoir confusément les objets, et voici ce qu’il trouvait : des murs blanchis à la chaux et verdis çà et là par des émanations diverses, dans un coin un trou rond garni de barreaux de fer et exhalant une odeur infecte, dans un autre coin une tablette tournant sur une charnière comme le strapontin des citadines, et pouvant servir de table, pas de lit, une chaise de paille. Sous les pieds un carreau en briques. La première impression, c’était l’ombre ; la seconde, c’était le froid. Le prisonnier se voyait donc là, seul, transi, dans cette quasi-obscurité, ayant la faculté d’aller et de venir dans huit pieds carrés comme un loup en cage, ou de rester assis sur une chaise comme un idiot à Bicêtre.

Dans cette situation, un ancien républicain de la veille, devenu membre de la majorité et même dans l’occasion quelque peu bonapartiste, M. Emile Leroux, jeté d’ailleurs à Mazas par mégarde et pris sans doute pour quelque autre Leroux, se mit à pleurer de rage. Trois, quatre, cinq heures se passèrent ainsi. Cependant on n’avait pas mangé depuis le matin ; quelques-uns même, dans l’émotion du coup d’État, n’avaient pas déjeuné. La faim venait. Allait-on être oublié là ? Non. Une cloche de la prison sonnait, le guichet de la porte s’ouvrait, un bras tendait au prisonnier une écuelle d’étain et un morceau de pain.