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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/297

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une voix terrible à son colonel : – Colonel, vous déshonorez le numéro du régiment !

— C’est bon ! c’est bon ! dit Espinasse.

On laissa ouverte cette porte de la présidence, mais toutes les autres entrées restèrent fermées. On releva tous les postes, on changea toutes les sentinelles, le bataillon de garde fut renvoyé au camp des Invalides, les soldats firent les faisceaux dans l’avenue et dans la cour d’honneur ; le 42e, toujours en silence, occupa les portes du dehors, les portes du dedans, les cours, les salles, les galeries, les corridors, les couloirs ; tout le monde dormait toujours dans le palais.

Bientôt arrivèrent deux de ces petits coupés appelés quarante-sous et deux fiacres, escortés de deux détachements de garde républicaine et de chasseurs de Vincennes et de plusieurs escouades d’hommes de police. Les commissaires Bertoglio et Primorin descendirent des deux coupés.

Comme ces voitures arrivaient, on vit paraître à la grille de la place de Bourgogne un personnage chauve, jeune encore. Ce personnage avait toute la tournure d’un homme du monde qui sort de l’Opéra, et il en venait en effet, après avoir passé par une caverne, il est vrai ; il arrivait de l’Elysée. C’était M. de Morny. Il regarda un instant les soldats faire les faisceaux, puis poussa jusqu’à la porte de la présidence. Là il échangea avec M. de Persigny quelques paroles. Un quart d’heure plus tard, accompagné de deux cent cinquante chasseurs de Vincennes, il s’emparait du ministère de l’intérieur, surprenait dans son lit M. de Thorigny effaré, et lui remettait à bout portant une lettre de remerciement de M. Bonaparte. Quelques jours auparavant le candide M. de Thorigny, dont nous avons déjà cité les paroles ingénues, disait dans un groupe près duquel passait M. de Morny : – Comme ces montagnards calomnient le président ! pour violer son serment, pour faire un coup d’État, il faudrait qu’il fût un misérable. – Réveillé brusquement au milieu de la nuit, et relevé de sa faction de ministre comme les sentinelles de l’Assemblée, le bonhomme, tout ahuri et se frottant les yeux, balbutia : Eh, mais ! le président est donc un… ? – Oui, dit Morny avec un éclat de rire.

Celui qui écrit ces lignes a connu Morny. Morny et Waleswski avaient dans la quasi famille régnante la position, l’un de bâtard royal, l’autre de bâtard impérial. Qu’était-ce que Morny ? Disons-le. Un important gai, un intrigant, mais point austère, ami de Romieu et souteneur de Guizot, ayant les manières du monde et les mœurs de la roulette, content de lui, spirituel, combinant une certaine libéralité d’idées avec l’acceptation. des crimes utiles, trouvant moyen de faire un gracieux sourire avec de vilaines dents, menant la vie de plaisir, dissipé, mais concentré, laid, de bonne