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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/228

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ou’il est ainsi qu’il les modère. Ce c|ui aboutirait à la jacquerie dans les campagnes aboutit à la République dans les villes. Il a quelque chose en lui qui donne sur-le-champ aux révolutions la forme de la civilisation. Irritez-le, il renverse un trône ; calmez-le, il relève une société. Et avec quoi l’irritez-vous . et avec quoi le calmez-vous. ’ ceci est admirable, avec la même chose, avec la parole, avec le verbe ; avec la parole qui veut dire Humanité, avec le verbe qui veut dire Dieu !

Vous êtes en pleine révolution ; vous rencontrez une bande de paysans battant la campagne, la fourche, la faulx, la torche au poing. Savez-vous ce qui est là en marche ? C’est la convoitise, l’appétit, l’instinct. Essayez de les arrêter et de les haranguer. Ah ! bien oui, vous perdez vos peines. Us ne vous comprennent pas, ils ne vous entendent même pas. Vous parlez frani^ais, ils parlent patois. Les idées que vous avez dans l’esprit n’entrent pas dans leur intelligence, et les mots que vous avez dans la bouche n’entrent pas dans leur oreille. Us ont la langue primitive et l’idée simple. Vous vous heurtez à deux surdités.

Mais ce sont des ouvriers que vous rencontrez. L’ouvrier, c’est l’entant du faubourg, c’est l’homme de k ville.’ Eux aussi ils sont en rumeur, eux aussi ils sont en colère, eux aussi ils sont en marche. Ils ont des piques, des sabres, des fusils. Vous êtes seul, n’importe. Barrez-leur le passage, parlez leur, les voilà qui s’arrêtent. Ce qui était vrai de Rome est vrai de la France ; si foite virtim qiiem conlpexére , dit Horace, //7wA Ils font silence, ils vous écoutent. Maintenant allez, ne leur parlez pas de leur misère, de leurs soufirances, de leurs haillons, vous les oflFensez. Est-ce qu’ils pensent à eux.’ Cherchez la grande fibre qui est au fond de ces cœurs, la fibre humaine ; dites-leur qu’ils ne sont pas des hommes, qu’ils sont un peuple, et qu’ils ne sont pas seulement un peuple, mais qu’ils sont le peuple des peuples, qu’ils sont la France. Dites-leur, à ces va-nu-pieds, dites-leur, à ces déguenillés, qu’ils ont d’immenses devoirs vis-à-vis de l’humanité tout entière, que l’Italie souffre, que la Pologne souffre, que la Hongrie souffre, et que le moindre d’entre eux, parenté douloureuse et magnifique, est frère de la Hongrie, frère de la Pologne, Irère de l’Italie ! qu’il y a une grande chaîne sur toute l’Europe, que chaque peuple peut se borner à briser son anneau, mais que la France doit briser toute la chaîne.

Ajoutez que, pour briser cette chaîne, il ne suffit pas de vouloir, il faut pouvoir, et que pour pouvoir il faut être citoyens ; que le suffrage universel, c’est la liberté, et que la liberté c’est la force ; que, premièrement, il faut être des hommes libres, et que la conquête du droit passe avant tout, même avant la satisfaction des besoins. Dites-leur cela, dites-le-leur au hasard, ardemment, avec les mots que la situation vous donnera, sans talent d’orateur, mais avec foi, avec la voix vibrante d’un homme convaincu, et ils éclateront en applaudissements, et vous ferez d’eux ce que vous voudrez. Ils étaient venus chercher du pain, ils s’en iront emportant un droit. Ils étaient venus farouches, ils s’en iront fiers. Us étaient venus tristes, ils s’en iront joyeux. Us étaient arrivés comme des instincts, ils s’en retourneront comme des âmes. Et le ventre ! criera-t-on. Mon Dieu ! la question du ventre reviendra toujours, soyez tranquilles. On oublie le ventre quand le cœur est plein.

On appelle cela duperie. Ah Dieu ! duperie ! quelle triste chose que l’égoïsme ait de l’esprit et trouve des mots ! Depuis trois siècles, la France est la dupe immense