Ouvrir le menu principal

Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/213

Cette page n’a pas encore été corrigée


DEUIL ET FOI. 20I

En un jour, du soir au matin, l’absurde a été le possible. Tout ce qui ét :iit axiome est devenu chimère. Tout ce qui était mensonge est devenu fait vivant. Quoi ! le plus éclatant concours d’hommes ! quoi ! le plus magnifique mouvement d’idées ! quoi ! le plus formidable enchaînement d’événements ! quoi ! ce qu’aucun Titan n’eût contenu, ce qu’aucun Hercule n’eût détourné, le fleuve humain en marche, la vague française en avant, la civilisation, le progrès, l’intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau matin, purement et simplement, tout net, ce masque, ce nain, ce Tibère avorton, ce néant !

Dieu marchait, et allait devant lui. Louis Bonaparte, panache en tête, s’est mis en travers et a dit à Dieu : Tu n’iras pas plus loin ! Dieu s’est arrêté.

Et vous vous figurez que cela est ! et vous vous imaginez que ce plébiscite existe, que cette Constitution de je ne sais plus quel jour de janvier existe, que ce sénat existe, que ce conseil d’Etat et ce corps législatif existent ! Vous vous imaginez qu’il y a un laquais qui s’appelle Rouher, un valet qui s’appelle Troplong, un eunuque qui s’appelle Baroche, et un sultan, un pacha, un maître qui se nomme Louis Bonaparte ! Vous ne voyez donc pas que c’est tout cela qui est chimère ! vous ne voyez donc pas que le Deux-Décembre n’est qu’une immense illusion, une pause, un temps d’arrêt, une sorte de toile de manœuvre derrière laquelle Dieu, ce machiniste merveilleux, prépare et construit le dernier acte, l’acte suprême et triomphal de la Révolution française ! Vous regardez stupidement la toile, les choses peintes sur ce canevas grossier, le nez de celui-ci, les épaulettes de celui-là, le grand sabre de cet autre, ces marchands d’eau de Cologne galonnés que vous appelez des généraux, ces poussahs que vous appelez des magistrats, ces bonshommes que vous appelez des sénateurs, ce mélange de caricatures et de spectres, et vous prenez cela pour des réalités ! Et vous n’entendez pas au delà, dans l’ombre, ce bruit sourd ! vous n’entendez pas quelqu’un qui va et vient ! vous ne vçyez pas trembler cette toile au souffle de ce qui est derrière !