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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/207

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DEUIL ET FOI. I95

II

Ayons foi.

Non, ne nous laissons pas abattre. Désespérer, c’est déserter. Regardons l’avenir.

L’avenir, — on ne sait pas quelles tempêtes nous séparent du port, mais le port lointain et radieux, on l’aperçoit, — l’avenir, répétons-le, c’est la République pour tous ; ajoutons : l’avenir, c’est la paix avec tous. Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et de déshonorer le siècle où l’on vit. Erasme a appelé le seizième siècle « l’excrément des temps» , fex temporu/ii ; Bossuet a qualifié ainsi le dix-septième siècle : «temps mauvais et petit» ; Rousseau a flétri le dix-huitième siècle en ces termes : «cette grande pourriture où nous vivons». La postérité a donné tort à ces esprits illustres. Elle a dit à Erasme : le seizième siècle est grand ; elle a dit à Bossuet : le dix-septième siècle est grand ; elle a dit à Rousseau : le dix-huitième siècle est grand.

L’infamie de ces siècles eût été réelle, d’ailleurs, que ces hommes forts auraient eu tort de se plaindre. Le penseur doit accepter avec simplicité et calme le milieu où la Providence le place. La splendeur de l’intelligence humaine, la hauteur du génie n’éclate pas moins par le contraste que par l’harmonie avec les temps. L’homme stoïque et profond n’est pas diminué par l’abjection extérieure. Virgile, Pétrarque, Racine sont grands dans leur pourpre ; Job est plus grand sur son fumier.

Mais nous pouvons le dire, nous hommes du dix-neuvième siècle, le dix-neuvième siècle n’est pas le fumier. Quelles que soient les hontes de l’instant présent, quels que soient les coups dont le va-et-vient des événements nous frappe, quelle que soit l’apparente désertion ou la léthargie momentanée des esprits, ’aucun de nous, démocrates, ne reniera cette magnifique époque où nous sommes, âge viril de l’humanité. Proclamons-le hautement, proclamons-le dans la chute et dans la défaite, ce siècle est le plus grand des siècles ; et savez-vous pourquoi.^ parce qu’il est le plus doux. Ce siècle, immédiatement issu de la Révolution française et son premier-né, affranchit l’esclave en Amérique, relève le paria en Asie, éteint le suttee dans l’Inde et écrase en Europe les derniers tisons du bûcher, civilise la Turquie, fait pénétrer de l’évangile jusque dans le koran, dignifie la femme, subordonne le droit du plus fort au droit du plus juste, supprime les pirates, amoindrit les pénalités, assainit les bagnes, jette le fer rouge à l’égout, condamne la peine de mort, ôte le boulet du pied des for- 13-