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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/204

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192 NAPOLEON-LE-PETIT.

nationalité chez les peuples partagés et démembrés, les constitutions dans les États constitutionnels, la République en France, la liberté partout} mettre partout le pied sur l’effort humain.

En un mot, fermer cet abîme qui s’appelle le progrès. Tel fut le plan vaste, énorme, européen, que personne ne conçut, car pas un de ces hommes du vieux monde n’en eût eu le génie, mais que tous suivirent. Quant au plan en lui-même, quant à cette immense idée de compression universelle, d’où venait-elle. qui pourrait le dire.-* On la vit dans l’air. Elle apparut du côté du passé. Elle éclaira certaines âmes, elle montra certaines routes. Ce fut comme une lueur sortie de la tombe de Machiavel.

A de certains moments de l’histoire humaine, aux choses qui se trament, aux choses qui se font, il semble que tous les vieux démons de l’humanité, Louis XI, Philippe II, Catherine de Médicis, le duc d’Albe, Torquemada, sont quelque part là, dans un coin, assis autour d’une table et tenant conseil. On regarde, on cherche, et au lieu des colosses on voit des avortons. Où l’on supposait le duc d’Albe, on trouve Schwartzenberg ; où l’on supposait Torquemada, on trouve Veuillot. L’antique despotisme européen continue sa marche avec ces petits hommes et va toujours ; il ressemble au czar Pierre en voyage. — On relaye avec ce qu’on trouve, écrivait- il ; quand nous n’eûmes plus de chevaux tartares, nous primes des ânes.

Pour atteindre à ce but, la compression de tout et de tous, il hdlait s’engager dans une voie obscure, tortueuse, âpre, difficile ; on s’y engagea. Quelques-uns de ceux qui y entrèrent savaient ce qu’ils faisaient. Les partis vivent de mots ; ces hommes, ces meneurs que 1848 effraya et rallia, avaient, nous l’avons dit plus haut, trouvé leurs mots : religion, famille, propriété. Ils exploitaient, avec cette vulgaire adresse qui suffit lorsqu’on parle à la peur, certains côtés obscurs de ce qu’on appelait le socialisme. Il s’agissait de «sauver la religion, la propriété et la famille». Suivez le drapeau ! disaient-ils. La tourbe des intérêts effarouchés s’y rua. On se coalisa, on fit front, on fit bloc. On eut de la foule autour de soi. Cette foule était composée d’éléments divers. Le propriétaire y entra, parce que ses loyers avaient baissé ; le paysan, parce qu’il avait payé les 45 centimes ; tel qui ne croyait pas en Dieu crut nécessaire de sauver la religion parce qu’il avait été forcé de vendre ses chevaux. On dégagea de cette foule la force qu’elle contenait et l’on s’en servit. On fit de la compression avec tout, avec la loi, avec l’arbitraire, avec les assemblées, avec la tribune, avec le jury, avec la magistrature, avec la police, en Lombardie avec le sabre, à Naples avec le bagne, en Hongrie avec le gibet. Pour remuscler les intelligences, pour remettre à la chaîne les esprits, esclaves échappés,