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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/159

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Vous êtes capitaine d’artillerie à Berne, monsieur Louis Bonaparte. Vous avez nécessairement une teinture d’algèbre et de géométrie. Voici des axiomes dont vous avez probablement quelque idée :

— 2 et 2 font 4…

— Entre deux points donnés, la ligne droite est le chemin le plus court.

— La partie est moins grande que le tout.

Maintenant faites déclarer par sept millions cinq cent mille voix que 2 et 2 font 5, que la ligne droite est le chemin le plus long, que le tout est moins grand que la partie ; faites-le déclarer par huit millions, par dix millions, par cent millions de voix, vous n’aurez point avancé d’un pas. Eh bien, ceci va vous surprendre, il y a des axiomes en probité, en honnêteté, en justice, comme il y a des axiomes en géométrie, et la vérité morale n’est pas plus à la merci d’un vote que la vérité algébrique.

La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il n’est pas donné à un scrutin de faire que le faux soit le vrai et que l’injuste soit le juste. On ne met pas la conscience humaine aux voix.

Comprenez-vous maintenant ?

Voyez cette lampe, cette petite lumière obscure oubliée dans un coin, perdue dans l’ombre. Regardez-la, admirez-la. Elle est à peine visible ; elle brûle solitairement. Faites souffler dessus sept millions cinq cent mille bouches à la fois, vous ne l’éteindrez pas. Vous ne ferez pas même broncher la flamme. Faites souffler l’ouragan. La flamme continuera de monter droite et pure vers le ciel.

Cette lampe, c’est la conscience.

Cette flamme, c’est elle qui éclaire dans la nuit de l’exil le papier sur lequel j’écris en ce moment.