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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/105

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au moment où elle allait parler. Elle n’a pas même pu jeter un cri. Il a épaissi l’obscurité sur son guet-apens, et il a en partie réussi. Quels que soient les efforts de l’histoire, le 2 décembre plongera peut-être longtemps encore dans une sorte d’affreux crépuscule. Ce crime est composé d’audace et d’ombre ; d’un côté il s’étale cyniquement au grand jour, de l’autre il se dérobe et s’en va dans la brume. Effronterie oblique et hideuse qui cache on ne sait quelles monstruosités sous son manteau. Ce qu’on entrevoit suffit. D’un certain côté du 2 décembre tout est ténèbres, mais on voit des tombes dans ces ténèbres. Sous ce grand attentat, on distingue confusément une foule d’attentats. La Providence le veut ainsi ; elle attache aux trahisons des nécessités. Ah ! tu te parjures ! ah ! tu violes ton serment ! ah ! tu enfreins le droit et la justice ! Eh bien ! prends une corde, car tu seras forcé d’étrangler ; prends un poignard, car tu seras forcé de poignarder ; prends une massue, car tu seras forcé d’écraser ; prends de l’ombre et de la nuit, car tu seras forcé de te cacher. Un crime appelle l’autre ; l’horreur est pleine de logique. On ne s’arrête pas, et on ne fait pas un nœud au milieu. Allez ! ceci d’abord ; bien. Puis cela, puis cela encore ; allez toujours ! La loi est comme le voile du temple ; quand elle se déchire, c’est du haut en bas. Oui, répétons-le, dans ce qu’on a appelé « l’acte du 2 décembre » on trouve du crime à toute profondeur. Le parjure à la surface, l’assassinat au fond. Meurtres partiels, tueries en masse, mitraillades en plein jour, fusillades nocturnes, une vapeur de sang sort de toutes parts du coup d’État. Cherchez dans la fosse commune des cimetières, cherchez sous les pavés des rues, sous les talus du Champ de Mars, sous les arbres des jardins publics, cherchez dans le lit de la Seine ! Peu de révélations. C’est tout simple : Bonaparte a eu cet art monstrueux de lier à lui une foule de malheureux hommes dans la nation officielle par je ne sais quelle effroyable complicité universelle. Les papiers timbrés des magistrats, les écritoires des greffiers, les gibernes des soldats, les prières des prêtres sont ses complices. Il a jeté son crime autour de lui comme un réseau, et les préfets, les maires, les juges, les officiers et les soldats y sont pris. La complicité descend du général au caporal, et remonte du caporal au président. Le sergent de ville se sent compromis comme le ministre. Le gendarme dont le pistolet s’est appuyé sur l’oreille d’un malheureux et dont l’uniforme est éclaboussé de cervelle humaine se sent coupable comme le colonel. En haut, des hommes atroces ont donné des ordres qui ont été exécutés en bas par des hommes féroces. La férocité garde le secret à l’atrocité. De là ce silence hideux.

Entre cette férocité et cette atrocité, il y a même eu émulation et lutte ; ce qui