Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/621

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui se rendait directement à Paris par le chemin de fer d’Orléans, il repartit le 12 au petit jour, entra dans Orléans à trois heures de l’après-midi. Là, une heure d’arrêt. Enfin la diligence fut hissée, au moment du passage du train, sur un plancher roulant et fixée au wagon par des chaînes et des crampons de fer. À huit heures du soir elle pénétra dans la cour des messageries.

Ainsi Victor Hugo apprenait son malheur le 9 et pendant quatre jours devait subir cette horrible torture du voyage à petites journées, coupé d’arrêts interminables.

Pendant l’une de ses haltes, à Saumur, il essaya de soulager sa douleur en écrivant à des amis, à Mlle Louise Bertin ; il datait sa lettre du 10 septembre, mais il a dû se tromper de date, car il était le 11 à Saumur :

Je souffre, j’ai le cœur brisé, vous le voyez, c’est mon tour.

J’ai besoin de vous écrire, à vous qui l’aimiez comme une autre mère. Elle vous aimait bien, vous le savez.

Puis il indique en quelques lignes comment il a appris la terrible nouvelle ; ce récit très succinct est conforme à celui que nous avons donné en détail, sauf sur un point : Victor Hugo désigne un petit village qui s’appelle, croit-il, Subise où il aurait lu le journal dans un café ; or dans la note publiée par Paul Meurice dans l’édition Hetzel, comme dans nos notes, il n’est question que de Rochefort, et quand Victor Hugo rappelait ses souvenirs, c’était bien la ville de Rochefort qu’il désignait à ses amis. Il est probable que, dans son affolement, il a fait quelque confusion ; il était bien en effet à Rochefort, mais ayant quatre heures à dépenser avant le départ de la diligence, il avait fait une grande course dans les marais, avait dépassé les faubourgs et passé par quelque petit village du nom de Subise pour rentrer ensuite dans la ville. Il continue ainsi sa lettre :

J’aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne peuvent le dire. Vous vous rappelez comme elle était charmante. C’était la plus douce et la plus gracieuse femme.

Oh ! mon Dieu, que vous ai-je fait ? Elle était trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l’esprit, la jeunesse, l’amour. Ce bonheur complet me faisait trembler ; j’acceptais l’éloignement où j’étais d’elle afin qu’il lui manquât quelque chose… Oh ! mon pauvre ange, dire que je ne le verrai plus !

Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l’âme si haute, vous me comprendrez, n’est-ce pas ? Moi, je vous aime du fond du cœur, et, quand je souffre, je vais à vous.

J’arriverai à Paris presque en même temps que cette lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont bien besoin de moi.

Le même jour, il adressait ces quelques lignes à Louis Boulanger :

Je vous écris le désespoir au cœur. Vous êtes mon ami, il faut bien que je partage cette douleur avec vous. Dieu nous a repris l’âme de notre vie et de notre maison. Ô pauvre enfant, pauvre ange, elle était trop heureuse.

De retour à Paris, Victor Hugo, le 17 septembre, envoie ces lignes désespérées à Victor Pavie :

Je ne vis plus, mon pauvre ami, je ne pense plus ; je souffre, j’ai l’œil fixé sur le ciel, j’attends.



Nous avons terminé ce volume par de nombreuses notes et récits inédits, puis par des voyages, qui n’ont pas encore été publiés.

Les notes de 1840 sur la Forêt-Noire sont extraites d’un album ; elles appartiennent en réalité au second voyage du Rhin, mais elles n’y ont pas trouvé place, la forme épistolaire ayant été ex-