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la verve, de la simplicité et une mémoire d’une fidélité impeccable. Toutes les petites aventures du touriste lui revenaient à l’esprit, et il les rapportait avec une étonnante précision et la plus grande bonhomie. Il s’était particulièrement appesanti sur l’Espagne et, son admiration trouvant un écho dans Jules Simon qui partageait sa ferveur, il s’exaltait pour décrire toutes ces beautés. Si le langage devenait imagé et pittoresque ce n’était nullement par le désir d’éblouir ses invités, c’était plutôt par soumission à cette imagination prodigue de descriptions colorées et brillantes. Il fut amené à rapprocher ses souvenirs d’Espagne de 1811, quand il était enfant, de ceux qui dataient de plus de vingt-cinq ans, en 1843. Il n’avait rien oublié, et surtout ce tragique retour, quand il apprit la mort de sa fille. Il raconta à Jules Simon les stations de son calvaire, les cruelles fantaisies du hasard, sources d’ajournements toujours renaissants et de souffrances d’autant plus vives que l’heure où il pourrait revoir les siens et pleurer avec eux s’éloignait sans cesse. Il avait passé à Saintes, puis à Oléron le 8 septembre ; il arrivait à Marennes le 9, et il ignorait encore la catastrophe de Villequier. Il dut attendre deux heures et demie avant de partir pour Rochefort qu’il atteignit à deux heures de l’après-midi. Il fallait dépenser quatre heures avant le départ de la diligence pour la Rochelle. Pour occuper le temps, Victor Hugo fit une longue course dans les marais, mais il était un peu las, il entra dans un café, le café de l’Europe, qui était à peu près désert, car il n’y avait là qu’un jeune homme. Il voulut s’isoler encore davantage en se plaçant sous un petit escalier en colimaçon, et il demanda les journaux. Il en prit un au hasard. Il le lut. Pendant quelques secondes il resta terrifié. Le drame de Villequier était raconté en quelques lignes. Il se leva comme un halluciné, sortit du café, n’ayant plus conscience de ce qu’il faisait et où il allait. Il marchait devant lui, au hasard, sans but. Il se trouva tout à coup près des remparts et, brisé, s’affaissa sur une pelouse, entendant autour de lui des jeunes filles qui chantaient. À six heures, la diligence partait. Soirée affreuse ; il arrivait à dix heures du soir, le 9, à la Rochelle. Il voulait repartir immédiatement. Pas de diligence. — Alors le lendemain matin, demande-t-il ? On lui répond : le lendemain soir seulement, à huit heures. C’était le 10 septembre. Il fallait donc pour gagner Saumur attendre à la Rochelle la nuit et la journée du lendemain.

Il chercha un gîte, aucune chambre nulle part. Enfin il eut pour sa nuit un grenier et pour lit une botte de paille ; mais ce n’était encore rien : il y avait toute cette mortelle journée à passer à la Rochelle. Que faire ? car il voulait surtout fuir le monde, et d’ailleurs il ne pouvait pas rester en place ; il sortit, erra à travers la ville, gagna la campagne, marchant, marchant toujours. Enfin l’heure du départ sonna, il voyagea toute la nuit, il entrait le 11 à Saumur dans l’après-midi. Mais, là, aucune diligence ne partait pour Paris avant dix heures du soir. Encore fallait-il s’assurer que toutes les places n’étaient pas retenues. Nouvelles courses, nouvelles démarches. Pas une place. Après bien des pourparlers, Victor Hugo parvint à se loger dans la diligence, mais on ne devait le conduire que jusqu’à Tours où il arriva à quatre heures du matin, le 12. Là, pas de correspondance directe pour Paris. On était condamné à une nouvelle station jusqu’à ce que la diligence venant d’Angers passât ; et il était vraisemblable qu’elle serait au complet. Mais il y avait plusieurs bureaux de messageries. Victor Hugo parcourut la ville et découvrit enfin une diligence