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deux jolies rivières, l’Oria et l’Araxa, voilà tout ce que j’ai eu pour ma peine.

Il y a sur la devanture d’un premier étage dans la grande rue une inscription sur marbre noir qui commence par Sic visum, superis et qui se termine par el emperador le armo caballero. J’avais commencé à la copier, mais cette action inouïe a produit en quelques minutes un tel attroupement autour de moi que j’ai renoncé à l’inscription. Dans ce moment où les ayuntamientos tremblent comme la feuille, j’ai craint de faire par mégarde une révolution à Tolosa.

Ernani, où j’avais passé étant enfant et dont le souvenir m’était resté, a bien plus que Tolosa la physionomie espagnole. Les quatorze diligences qui partent tous les jours de Tolosa emportent chaque matin quelque chose des vieilles mœurs, des vieilles idées, des vieilles coutumes, de ce qui fait la vieille Espagne enfin.

Et puis on travaille à Tolosa. Il y a la fabrique de chapeaux d’Urbieta, une manufacture de papier, force corroieries, force fabriques de clous, de fers à cheval, de marmites en fer battu, de grilles de balcon en fer poli, de sabres et de fusils ; toute la montagne est pleine de forges. Or, si quelque chose peut déformer l’Espagne, c’est le travail.

L’Espagne est essentiellement le peuple gentilhomme qui, pendant trois siècles, s’est fait nourrir à ne rien faire par les Indes et les Amériques. De là les rues blasonnées. En Espagne on attendait le galion comme en France on vote le budget. Tolosa avec son activité, son industrie, ses moulins, ses torrents, ses ombrages, ses enclumes et son bruit, ressemble à une jolie ville française. Il semble qu’elle doive importuner par son bourdonnement la Castille-Vieille, sa voisine, et que celle-ci a dû être plus d’une fois tentée de se retourner, à demi assoupie comme elle est, pour lui dire : Tais-toi donc !

Au moment où je descendais à Tolosa sous la porte de la fonda, une nuée de servantes en jupon court et jambes nues, empressées, cordiales et quelques-unes jolies, m’a entouré et s’est emparée de mon bagage. Toutes essayaient de me dire quelques mots en français.


Ce matin, à trois heures, bien avant le jour comme vous voyez, je me suis installé dans le coupé de la diligence de la Coronilla de Aragon, et je suis sorti de Tolosa.

Nous avons traversé la rue et le pont et abordé la grande route dans la nuit noire, au galop furieux de huit mules pressées, excitées, fouettées, éperonnées, aiguillonnées, exaspérées par trois hommes.

L’un de ces trois hommes était un enfant, mais il valait à lui seul les deux autres.