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dévoré le passant. Elles se sont fait une limite qu’elles ne franchissent pas, et une charte qu’elles ne violent pas. C’est un pays extraordinaire.

Dès que la marée monte, elles amènent leurs bateaux à l’endroit où la route s’inonde, et se tiennent là dans les rochers, filant leur quenouille, attendant.

Chaque fois qu’un étranger se présente, elles courent à la limite qu’elles se sont fixée, et chacune tâche d’appeler sur elle le choix de l’arrivant. L’étranger choisit. Son choix fait, toutes se taisent. L’étranger qui a choisi est sacré. On le laisse à celle qui l’a. Le passage ne coûte pas cher. Les pauvres donnent un sou, les bourgeois un real, les seigneurs une media-peseta, les empereurs, les princes et les poëtes une peseta.

Cependant la barque avait touché le débarcadère. J’étais tellement ébloui du lieu que j’ai jeté en hâte ma peseta à Manuela, et que j’ai sauté sur le rivage, oubliant tout ce que m’avait dit l’espagnol, et l’espagnol lui-même, qui a dû, j’y songe maintenant, me regarder partir d’un air fort ébahi.

Une fois à terre, j’ai pris la première rue qui s’est présentée ; procédé excellent et qui vous mène toujours où vous voulez aller, surtout dans les villes qui, comme Pasages, n’ont qu’une rue.

J’ai parcouru cette rue unique dans toute sa longueur. Elle se compose de la montagne, à droite, et à gauche de l’arrière-façade de toutes les maisons qui ont leur devanture sur le golfe. Ici, nouvelle surprise. Rien n’est plus riant et plus frais que le Passage vu du côté de l’eau ; rien n’est plus sévère et plus sombre que le Passage vu du côté de la montagne.

Ces maisons si coquettes, si gaies, si blanches, si lumineuses sur la mer, n’offrent plus, vues de cette rue étroite, tortueuse et dallée comme une voie romaine, que de hautes murailles d’un granit noirâtre, percées de quelques rares fenêtres carrées, imprégnées des émanations humides du rocher, morne rangée d’édifices étranges sur lesquels se profilent, sculptés en ronde-bosse, d’énormes blasons portés par des lions et des hercules et coiffés de morions gigantesques. Par devant ce sont des chalets ; par derrière ce sont des citadelles.

Je me faisais mille questions. Qu’est-ce que ce lieu extraordinaire ? Que peut signifier une rue écussonnée d’un bout à l’autre ? On ne voit de ces rues-là que dans les villes de chevaliers comme Rhodes et Malte. D’ordinaire les armoiries ne se coudoient pas. Elles veulent l’isolement ; elles ont besoin d’espace comme tout ce qui est grand. Il faut tout un donjon à un blason comme toute une montagne à un aigle. Quel sens peut avoir un village armorié ? Cabanes par devant, palais par derrière, qu’est-ce que cela veut dire ? Quand vous arrivez par la mer, votre poitrine se dilate, vous