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Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacolet ; il y a deux ans on y venait en coucou ; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd’hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz ; aujourd’hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

Ce n’est pas que je blâme les omnibus, ni le port nouveau où la lame brise plus largement que dans le port vieux et où le bain est par conséquent plus efficace, ni les « hôtels » qui n’ont d’autre tort que de n’avoir pas de fenêtres sur la mer ; mais je crains les autres perfectionnements possibles, et je voudrais que Biarritz restât Biarritz. Jusqu’ici tout est bien, mais demeurons-en là. Du reste l’omnibus de Bayonne à Biarritz ne s’établit pas sans résistance. Le coucou se débat contre l’omnibus, comme sans doute, il y a dix ans, le cacolet a lutté contre le coucou. Tous les voituriers de la ville se révoltent contre deux selliers, Castex et Anatol, qui ont imaginé les omnibus. Il y a ligue, concurrence, coalition. C’est une iliade de cochers de fiacre qui expose la bourse du voyageur à des soubresauts bizarres.

Le lendemain de mon arrivée à Bayonne, je voulus aller à Biarritz. Ne sachant pas le chemin, je m’adressai à un passant, paysan navarrais qui avait un beau costume, un large pantalon de velours olive, une ceinture rouge, une chemise à grand col rabattu rattachée d’un anneau d’argent, une veste de gros drap chocolat toute brodée de soie brune, et un petit chapeau à la Henri II bordé de velours et rehaussé d’une plume d’autruche noire et frisée. Je demandai à ce magnifique passant le chemin de Biarritz.

— Prenez la rue du Pont-Mayour, me dit-il, et suivez-la jusqu’à la porte d’Espagne.

— Est-il aisé, ajoutai-je, de trouver des voitures pour aller à Biarritz ?

Le navarrais me regarda, souriant d’un sourire grave, et me dit, avec l’accent de son pays, cette parole mémorable dont je ne compris que plus tard toute la profondeur :

— Monsieur, il est facile d’y aller, mais difficile d’en revenir.

Je pris la rue du Pont-Mayour.

Tout en la montant, je rencontrai plusieurs affiches de couleurs variées par lesquelles des voituriers offraient des voitures au public pour Biarritz à divers prix honnêtes ; je remarquai, mais fort négligemment, que toutes ces affiches se terminaient par l’invariable protocole que voici : Les prix resteront ainsi fixés jusqu’à huit heures du soir.

J’arrivai à la porte d’Espagne. Là se groupaient et s’entassaient pêle-mêle une foule de voitures de toutes sortes, chars à bancs, cabriolets, coucous,