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que Sigismond le fit plus tard en 1415 à Constance ; comme prince palatin, il ne pouvait que choisir les évêques : episcopus de palatio eligatur, dit l’édit de Clotaire II ; comme exergue de Ravenne et patrice de Rome, son droit n’allait que jusqu’à nommer le pape ; comme empereur d’occident, son droit n’allait que jusqu’à l’égaler ; comme grand homme son droit alla jusqu’à le juger.

On ne remarque pas assez, quoique Cyrus, Alexandre, César, Charlemagne et Bonaparte soient dans l’histoire, à quels effets prodigieux et inattendus arrive le suprême pouvoir royal multiplié par cet autre pouvoir suprême qu’on appelle le génie.

Quand il s’agit de faire ou de refaire une société, l’ouvrier le plus efficace et le plus formidable après Dieu, c’est un grand esprit qui a pour outil la dictature.

Le Rhin était le fleuve de Charlemagne. Tout ramenait Charlemagne aux bords du Rhin. Il ne se plaisait que là. Une chronique, afin d’expliquer cet amour presque filial, veut qu’il soit né à Ingelheim. Il faisait volontiers et souvent l’excursion d’Ingelheim à Coblentz. C’est à Ingelheim qu’il assemblait les magnats au printemps et les seniores à l’automne. Toujours préoccupé d’une pensée austère, il fonda à Cologne une bibliothèque, et dans cette bibliothèque, il mit uniquement des livres de théologie, des livres d’histoire et des livres de jurisprudence, c’est-à-dire Dieu d’abord, l’homme ensuite, et entre l’homme et Dieu, la justice. Il édifia près de Darmstadt le château de Hagen ; il institua à Francfort un grand marché annuel et y fit bâtir une cour royale près du bac des francs : double germe de la foire de Francfort et du Kaisersaal. Il restaura Mayence écroulée dans les dernières convulsions de l’empire romain, et y construisit un couvent, une école et un pont, c’était y établir à la fois la religion, la science et le commerce, c’est-à-dire la triple base de toute société. Le couvent a disparu, l’école, qui était sur le mont Albain, a disparu, le pont a disparu.

Comme tous les vrais génies, il était plus grand que son siècle ; aussi son siècle, qui ne voyait qu’une partie de sa grandeur, ne le comprit-il qu’à moitié. Mort en 814, Il n’a été canonisé qu’en 1163, et encore par un anti-pape, Pascal III. Ce ne fut qu’en 1177 qu’Alexandre III, pape, accepta comme saint ce Charles que Dieu avait fait grand. Au quatorzième siècle, Pétrarque écrivait encore : « Leur Charlemagne que quelques enthousiastes prétendent égal à César et même à Pompée. » Aujourd’hui, grâce au temps qui amoindrit les petits hommes et qui grandit les grands, cette haute figure a pris le recul nécessaire, dix siècles la mettent en perspective et nous voyons dans tout son développement la stature colossale de Charlemagne.

La loi germaine, combinée avec la loi chrétienne, avait fondé dans l’homme du Nord, d’abord le sentiment humain, puis le sentiment de la patrie. Charlemagne donna des centres et des limites à ces sentiments vagues ; il eut l’art d’accroître et de circonscrire tout ensemble les nationalités ; il ébaucha une carte politique qui a duré neuf cents ans ; il créa les deux grandes unités essentielles de la vieille Europe ; en un mot il fonda l’Allemagne et la France.