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RELIQUAT
DU
RHIN.



Le Reliquat du Rhin est des plus abondants et va nous fournir de précieuses pages. On peut le diviser en deux séries ; la première comprendra une Lettre entière et des fragments inédits de Lettres se rattachant au Voyage ; la seconde, une suite d’intéressantes études pour une Histoire du Rhin projetée et abandonnée.


LETTRES DU VOYAGE.

Le premier fragment du Voyage est le commencement d’une lettre qui, dans le livre, devait venir la quatrième et faire suite à la lettre de Varennes ; puis le voyageur est rentré à Paris et la lettre est restée inachevée ; elle a de jolis croquis.


IV. DE VARENNES À VOUZIERS.

De Varennes à Vouziers, il n’y a pas grand’chose. À Grand-Pré une assez belle église du treizième siècle, dont le clocher, charpente, plomb et ardoise, est percé vers son milieu d’une baie curieuse que j’ai dessinée. Sur la colline qui domine le village, il ne reste plus rien du château de M. de Joyeuse qu’un incendie a ruiné il y a deux ans. Le tombeau de M. de Joyeuse est dans l’église, une noble tombe en marbre noir comme le seizième siècle seul savait les sculpter.

Du reste, un jardin de huit lieues, à travers lequel court la route bordée de sorbiers dont le soleil d’août allume toutes les belles grappes rouges. De temps en temps on rencontre un carré de sarrasin qui ressemble à une grande fourrure de petit-gris étalée sur la plaine, et de tous les côtés les champs pleins de fleurs envoient dans l’air des veines de parfums que vous traversez avec délices.

Après Grand-Pré, une forêt se présente. Les collines sont âpres. La route grimpe. Les villages disparaissent. À peine voit-on par intervalles à travers les branchages une hutte de charbonniers bâtie en mottes de gazon ou dans une clairière une tuilerie qui fume à plein toit. Au bout d’un quart de lieue tout vestige humain s’efface, excepté la route qui étincelle sous les pieds des chevaux.

On cause dans la voiture. Cette forêt est assez dangereuse, dit-on. L’an passé, on y arrêtait les voyageurs. En ce moment, j’aperçois derrière un gros chêne trois hommes en blouse, tout hérissés de barbe et de favoris, coiffés de chapeaux déchiquetés et armés d’énormes bâtons. Je questionne le conducteur. Comme la route n’est pas sûre,