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redresser sa claie couchée à terre et la disposer comme pour s’abriter dessous. Puis la voiture passa près d’un troupeau d’oies qui bavardaient joyeusement. — Nous allons avoir de l’eau, dit le cocher. En effet, je tournai la tête ; la moitié du ciel derrière nous était envahie par un gros nuage noir, le vent était violent, les ciguës en fleur se courbaient jusqu’à terre, les arbres semblaient se parler avec terreur, de petits chardons desséchés couraient sur la route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes nuées. Un moment après éclata un des plus beaux orages que j’aie vus. La pluie tombait à verse, mais le nuage n’emplissait pas tout le ciel. Une immense arche de lumière restait visible au couchant. De grands rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons d’or qui venaient du soleil. Il n’y avait plus un être vivant dans le paysage, ni un homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel ; il tonnait affreusement, et de larges éclairs s’abattaient par moments sur la campagne. Les feuillages se tordaient de cent façons. Cette tourmente dura un quart d’heure, puis un coup de vent emporta la trombe, la nuée alla tomber en brume diffuse sur les coteaux de l’orient, et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans l’intervalle, le crépuscule était survenu. Le soleil semblait s’être dissous vers l’occident en trois ou quatre grandes barres de fer rouge que la nuit éteignait lentement à l’horizon.

Les étoiles brillaient quand j’arrivai à Sainte-Menehould.

Sainte-Menehould est une assez pittoresque petite ville, répandue à plaisir sur la pente d’une colline fort verte, surmontée de grands arbres. J’ai vu à Sainte-Menehould une belle chose, c’est la cuisine de l’hôtel de Metz.

C’est là une vraie cuisine. Une salle immense. Un des murs occupé par les cuivres, l’autre par les faïences. Au milieu, en face des fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu’emplit un feu splendide. Au plafond, un noir réseau de poutres magnifiquement enfumées, auxquelles pendent toutes sortes de choses joyeuses, des paniers, des lampes, un garde-manger, et au centre une large nasse à claire-voie où s’étalent de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le tournebroche, la crémaillère et la chaudière, reluit et pétille un trousseau éblouissant d’une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes et de toutes grandeurs. L’âtre flamboyant envoie des rayons dans tous les coins, découpe de grandes ombres sur le plafond, jette une fraîche teinte rose sur les faïences bleues et fait resplendir l’édifice fantastique des casseroles comme une muraille de braise. Si j’étais Homère ou Rabelais, je dirais : Cette cuisine est un monde dont cette cheminée est le soleil.

C’est un monde en effet. Un monde où se meut toute une république d’hommes, de femmes et d’animaux. Des garçons, des servantes, des mar-