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une nation de créanciers. À Venise, l’impôt pesait surtout sur la citadinance ; à Gênes, il écrasait souvent la noblesse. — La France, qui a proclamé l’égalité de tous devant la loi, a aussi proclamé l’égalité de tous devant l’impôt. Elle ne souffre aucun compartiment dans la caisse de l’état. Chacun y verse et y puise. Et, ce qui prouve la bonté du principe, de même que son égalité politique respecte l’inégalité des intelligences, son égalité devant l’impôt respecte l’inégalité des fortunes.

À Venise, l’état vendait des offices, et, moyennant un droit qu’on appelait dépôt de conseil, les mineurs pouvaient entrer, siéger et voter avant l’âge dans les assemblées. — La France a aboli la vénalité des fonctions publiques.

À Venise le silence régnait. — En France la parole gouverne.

À Gênes, la justice était rendue par une rote toujours composée de cinq docteurs étrangers. À Lucques, la rote ne contenait que trois docteurs ; le premier était podesta, le second juge civil, le troisième juge criminel ; et non seulement ils devaient être étrangers, mais encore il fallait qu’ils fussent nés à plus de cinquante milles de Lucques. — La France a établi, en principe et en fait, que la seule justice est la justice du pays.

À Gênes, le doge était gardé par cinq cents allemands ; à Venise, la république était défendue en terre ferme par une armée étrangère, toujours commandée par un général étranger ; à Raguse, les lois étaient placées sous la protection de cent hongrois, menés par leur capitaine, lesquels servaient aux exécutions ; à Lucques, la seigneurie était protégée dans son palais par cent soldats étrangers, qui, comme les juges, ne pouvaient être nés à moins de cinquante milles de la cité. — La France met le prince, le gouvernement et le droit public sous la protection des gardes nationales. Les anciennes républiques semblaient se défier d’elles-mêmes. La France se fie à la France.

À Lucques, il y avait une inquisition de la vie privée, qui s’intitulait conseil des discoles. Sur une dénonciation jetée dans la boîte du conseil, tout citoyen pouvait être déclaré discole, c’est-à-dire homme de mauvais exemple, et banni pour trois ans, sous peine de mort en cas de rupture de ban. De là, des abus sans nombre. — La France a aboli tout ostracisme. La France mure la vie privée.

En Hollande, l’exception régissait tout. Les états votaient par province, et non par tête. Chaque province avait ses lois spéciales, féodales en West-Frise, bourgeoises à Groningue, populaires dans les Ommelandes. Dans la province de Hollande, dix-huit villes seulement[1] avaient droit d’être consultées pour les affaires générales et ordinaires de la république ; sept autres[2] pouvaient être admises à donner leur avis, mais uniquement lorsqu’il s’agissait de la paix ou de la guerre, ou de la réception d’un nouveau prince. Ces vingt-cinq exceptées, aucune des autres villes n’était consultée, celles-là parce qu’elles appartenaient à des seigneurs particuliers, celles-ci parce qu’elles n’étaient pas villes fermées. Trois villes impériales, battant monnaie, gouvernaient l’Over-Yssel, chacune avec une prérogative inégale ; Deventer était la première, Cam-

  1. Dordrecht, Harlem, Delft, Leyde, Amsterdam, Goude, Rotterdam, Gorcum, Schiedam, Schoonhewe, Briel, Alcmar, Hoorne, Inchuisem, Édam, Monickendam, Medemblyck et Purmeseynde.
  2. Woordem, Oudewater, Ghertruydenberg, Heusden, Naerden, Weesp et Muyden.