Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome I.djvu/464

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

L’an passé nous trouvâmes dans je ne sais plus quelle poussière un vieux livre que personne ne lit aujourd’hui et que personne n’a lu peut-être quand il a paru. C’est un in-quarto intitulé Discours de la monarchie d’Espagne, publié sans nom d’auteur, en 1617, à Paris, chez Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l’enseigne de Saint-Pierre, près les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous tombâmes, page 152, sur le passage que nous transcrivons textuellement : « Quelques-uns tiennent que cette monarchie ne peut estre de longue durée à cause que ses terres sont tellement séparées et esparses, et qu’il faut des despenses incroyables pour envoyer partout et des vaisseaux et des hommes, et mesme que ceux qui sont natifs des païs esloignés peuvent enfin entrer en considération du petit nombre des espagnols, prendre courage, et se liguer contre eux, et les chasser. » C’est en 1617, à l’époque où l’Europe tremblait devant l’Espagne, à l’apogée de la monarchie castillane, qu’un inconnu osait écrire et imprimer cette folle prophétie. Cette folle prophétie, c’était l’avenir. Deux cents ans plus tard, elle s’accomplissait dans tous ses détails, et aujourd’hui chaque mot de l’anonyme de 1617 est devenu un fait ; les terres éparses ont amené les dépenses incroyables, la métropole s’est épuisée en hommes et en vaißeaux, les natifs des pays éloignés sont entrés en considération du petit nombre des espagnols, ont pris courage, se sont ligués contre eux, et les ont chaßés. On pourrait dire que le messie Bolivar est ici prédit tout entier. — Il y a deux siècles, toute l’Amérique était un groupe de colonies ; aujourd’hui réaction frappante, toute l’Amérique, au Brésil près, est un groupe de républiques.

Ainsi, une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au peuple ; un clergé opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la loi des classes entières de régnicoles ; l’intolérance épiscopale ; la misère du peuple ; l’énormité de la dette ; la mauvaise administration des vice-rois lointains ; une nation sœur traitée en pays conquis ; la fragilité d’une puissance toute maritime assise sur la vague de l’océan ; la dissémination du territoire sur tous les points du globe ; le défaut d’adhérence des possessions avec la métropole ; la tendance des colonies à devenir nations, — voilà ce qui a perdu l’Espagne. Que l’Angleterre y songe !

Enfin, pour résumer ce qui est commun à l’empire ottoman et à la monarchie espagnole, l’égoïsme, un égoïsme implacable et profond, — chose étrange, de l’égoïsme et point d’unité ! — une politique immorale, violente ici, fourbe là, trahissant les alliances pour servir les intérêts ; être, l’un, l’esprit militaire sans les qualités chevaleresques qui font du soldat l’appui de la sociabilité ; être, l’autre, l’esprit mercantile sans l’intelligente probité qui fait du marchand le lien des états ; représenter, comme nous l’avons dit, le premier, la barbarie, le second, la corruption ; en un mot, être, l’un, la guerre, l’autre, le commerce, n’être ni l’un ni l’autre la civilisation — voilà ce qui a fait choir les deux colosses d’autrefois. Avis aux deux colosses d’aujourd’hui.