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seul l’en sépare. Maîtresse du golfe d’Oman, que borde l’immense côte qu’elle possède de Haydérabad à Trivanderam, elle atteint la Perse et la Turquie par le golfe Persique, qu’elle peut fermer, et l’Égypte par la mer Rouge, qu’elle peut bloquer également. L’Hindoustan lui donne Ceylan. De Ceylan elle se glisse entre les îles Nicobar et les îles Andamans, prend terre sur la longue côte des monts Mogs, dans l’Indo-Chine, et la voilà qui tient le golfe du Bengale. Tenir le golfe du Bengale, c’est faire la loi à l’empire des Birmans. Les monts Mogs lui ouvrent la presqu’île de Malacca ; elle s’y étend et s’y consolide. De Malacca elle observe Sumatra, des îles Singapour elle observe Bornéo. De cette façon, possédant le cap Romania et le cap Comorin, elle a les deux grandes pointes d’Asie comme elle a la pointe d’Europe, comme elle a la pointe d’Afrique.

À l’heure où nous sommes, elle attaque la Chine de vive force après avoir essayé de l’empoisonner, ou du moins de l’endormir.

Ce n’est pas tout ; il reste deux mondes, la Nouvelle-Hollande et l’Amérique, elle les saisit. De Malacca, elle traverse le groupe inextricable des îles de la Sonde, cette conquête de la vieille navigation hollandaise, et s’empare de la Nouvelle-Hollande tout entière, terre vierge qu’elle féconde avec des forçats, et qu’elle garde jalousement, crénelée dans les îles Bathurst au nord et dans l’île de Diemen au sud, comme dans deux forteresses.

Puis elle suit un moment la route de Cook, laisse à sa gauche les six archipels de l’Océanie, louvoie devant la longue muraille des Cordillères et des Andes, double le cap Horn, remonte les côtes de la Patagonie et du Brésil, et prend terre enfin sous l’équateur au sommet de l’Amérique méridionale, à Stabrock, où elle crée la Guyane anglaise. Un pas, et elle est maîtresse des îles du Vent, ce cromlech d’îles qui clôt la mer des Antilles ; un autre pas, et elle est maîtresse des îles Lucayes, longue barricade qui ferme le golfe du Mexique. Il y a vingt-quatre petites Antilles, elle en prend douze ; il y a quatre grandes Antilles, Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque et Porto-Rico, elle se contente d’une, la Jamaïque, d’où elle gêne les trois autres. Ensuite, au milieu même de l’isthme de Panama, à l’entrée du golfe d’Honduras, elle découpe en terre ferme un morceau du Yucatan, et y pose son établissement de Balise comme une vedette entre les deux Amériques. Là, pourtant, le Mexique la tient en échec, et, au delà du Mexique, les États-Unis, cette colonie dont la nationalité est un affront pour elle. Elle se rembarque, et des îles Lucayes, s’appuyant sur les Bermudes, où elle plante son pavillon, elle atteint Terre-Neuve, cette île qui, vue à vol d’oiseau, a la forme d’un chameau agenouillé sur l’océan et levant sa tête vers le pôle. Terre-Neuve, c’est la station de son dernier effort. Il est gigantesque. Elle allonge le bras et s’approprie d’un coup tout le nord de l’Amérique, de l’océan Atlantique au grand Océan, les îles de la Nouvelle-Écosse, le Canada et le Labrador, la baie d’Hudson et la mer de Baffin, le Nouveau-Norfolk, la Nouvelle-Calédonie et les archipels de Quadra et de Vancouver, les iroquois, les chipeouays, les esquimaux, les kristinaux, les koliougis, et, au moment de saisir les ougalacmioutis et les kitègues, elle s’arrête tout à coup ; la Russie est là. Où l’Angleterre est venue par mer, la Russie est venue par terre, car le détroit de Behring ne compte pas, et là, sous le cercle polaire, parmi les sauvages hideux et effarés,