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un ordinaire de trois millions d’or. Milan était une riche proie, convoitée de toutes parts, et par conséquent malaisée à garder. Il fallait surveiller Venise, voisine jalouse ; couvrir de troupes la frontière de Savoie pour arrêter le duc, se ruant à l’impourvu, comme disait Sully ; bien armer le fort de Fuentes, pour tenir en respect les suisses et les grisons ; entretenir et réparer les bonnes citadelles du pays, surtout Novare, Pavie, Crémone, qui a, comme écrivait Montluc, une tour forte tout ce qui se peut, qu’on met entre les merveilles de l’Europe. Comme la ville était remuante, il fallait y nourrir une garnison espagnole de six cents hommes d’armes, de mille chevau-légers et de trois mille fantassins, et bien tenir en état le château de Milan, auquel on travaillait sans cesse. Milan, on le voit, coûtait fort cher ; pourtant, tous frais faits, le Milanais rapportait tous les ans à l’Espagne huit cent mille ducats. Les plus petites fractions de cette énorme monarchie donnaient leur denier ; les îles Baléares versaient par an cinquante mille écus. Tout ceci, nous le répétons, n’était que le revenu ordinaire. L’extraordinaire était incalculable. Le seul produit de la Cruzade valait le revenu d’un royaume ; rien qu’avec les subsides de l’église le roi entretenait continuellement cent bonnes galères. Ajoutez à cela la vente des commanderies, les caducités des états et des biens, les alcavales, les tiers, les confiscations, les dons gratuits des peuples et des feudataires. Tous les trois ans le royaume de Naples donnait douze cent mille écus d’or, et, en 1615, la Castille offrait au roi, qui daignait accepter, quatre millions d’or payables en quatre ans.

Cette richesse se résolvait en puissance. Ce que le sultan était par la cavalerie, le roi d’Espagne l’était par l’infanterie. On disait en Europe : cavalerie turque, infanterie espagnole. Être grave comme un gentilhomme, diligent comme un miquelet, solide aux chocs d’escadrons, imperturbable à la mousquetade, connaître son avantage à la guerre, conduire silencieusement sa furie, suivre le capitaine, rester dans le rang, ne point s’égarer, ne rien oublier, ne pas disputer, se servir de toute chose, endurer le froid, le chaud, la faim, la soif, le malaise, la peine et la fatigue, marcher comme les autres combattent, combattre comme les autres marchent, faire de la patience le fond de tout et du courage la saillie de la patience ; voilà quelles étaient les qualités du fantassin espagnol. C’était le fantassin castillan qui avait chassé les maures, abordé l’Afrique, dompté la côte, soumis l’Éthiopie et la Cafrerie, pris Malacca et les îles Moluques, conquis les vieilles Indes et le nouveau monde. Admirable infanterie qui ne se brisa que le jour où elle se heurta au grand Condé ! Après l’infanterie espagnole venait, par ordre d’excellence, l’infanterie wallonne, et l’infanterie wallonne était aussi au roi d’Espagne. Sa cavalerie, qui ne le cédait qu’à la turque, était la mieux montée qui fût en Europe ; elle avait les genêts d’Espagne, les coursiers de Règne, les chevaux de Bourgogne et de Flandre. Les arsenaux du roi catholique regorgeaient de munitions de guerre. Rien que dans les trois salles d’armes de Lisbonne, il y avait des corselets pour quinze mille hommes de pied, et des cuirasses pour dix mille cavaliers. Ses forteresses étaient sans nombre et partout, et dix d’entre elles, Collioure, Perpignan et Salses au midi, au nord Gravelines, Dunkerque, Hesdin, Arras, Valenciennes, Philippeville et Marienbourg, faisaient brèche à la France d’aujourd’hui.

La plus grande puissance de l’Espagne, si puissante par ses forteresses, sa cava-