Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome I.djvu/429

Cette page a été validée par deux contributeurs.

de la grotte d’Azur s’accomplit dans le souterrain de Chillon, et le lac de Genève n’y réussit pas moins bien que la Méditerranée. Vous le voyez, Louis, la nature n’oublie personne ; elle n’oubliait pas Bonivard dans sa basse-fosse. À midi, elle changeait le souterrain en palais ; elle tendait toute la voûte de cette splendide moire bleue dont je vous parlais tout à l’heure, et le Léman plafonnait le cachot.

Et puis elle envoyait au prisonnier des martins-pêcheurs qui venaient rire et jouer dans son soupirail. — Les ducs de Savoie ont disparu du château de Chillon, les martins-pêcheurs l’habitent toujours. L’affreuse crypte ne leur fait pas peur ; on dirait qu’ils la croient bâtie pour eux ; ils entrent hardiment par les meurtrières, et s’y abritent, tantôt du soleil, tantôt de l’orage.

Il y a sept colonnes dans la crypte, il y avait sept cachots. Les gens de Berne y trouvèrent six prisonniers, parmi lesquels Bonivard, et les délivrèrent tous, excepté un meurtrier nommé Albrignan, qu’ils pendirent à la traverse de la chambre noire. C’est la dernière fois que ce gibet a servi.

Chaque tour de Chillon pourrait raconter de sombres aventures. Dans l’une, on m’a montré trois cachots superposés ; on entre dans celui du haut par une porte, dans les deux autres par une dalle qu’on soulevait et qu’on laissait retomber sur le prisonnier. Le cachot d’en bas recevait un peu de lumière par une lucarne ; le cachot intermédiaire n’avait ni air ni jour. Il y a quinze mois, on y est descendu avec des cordes, et l’on a trouvé sur le pavé un lit de paille fine où la place d’un corps était encore marquée, et çà et là des ossements humains. Le cachot supérieur est orné de ces lugubres peintures de prisonnier qui semblent faites avec du sang. Ce sont des arabesques, des fleurs, des blasons, un palais à fronton brisé dans le style de la renaissance. — Par la lucarne, le prisonnier pouvait voir un peu de feuilles et d’herbe dans le fossé.

Dans une autre tour, après quelques pas sur un plancher vermoulu qui menace ruine et où il est défendu de marcher, j’ai aperçu par un trou carré un abîme creusé dans la masse même de la tour ; ce sont les oubliettes. Elles ont quatrevingt-onze pieds de profondeur, et le fond en était hérissé de couteaux. On y a trouvé un squelette disloqué et une vieille couverture en poil de chèvre rayée de gris et de noir, qu’on a jetée dans un coin, et sur laquelle j’avais les pieds, tandis que je regardais dans le gouffre.

Dans une autre tour il y avait une cave comblée. Lord Byron, en 1816, demanda la permission d’y faire des fouilles. On la lui refusa sous je ne sais quels prétextes d’architecte. Depuis on a déblayé le caveau. J’y suis descendu. C’est là qu’était la sépulture du duc Pierre de Savoie, qui fut un des grands hommes de son temps, et qu’on avait surnommé le petit Charle-