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&est un tombeau, le sommeil superposé à la mort, l’homme au cadavre, la vie à l’éternité. Le sépulcre a deux étages. L’évêque, dans ses habits pontificaux et mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais ; il dort. Au-dessous dans l’ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer ; c’est le couvercle du tombeau. On n’en voit pas davantage. Les architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous souvenez-vous des tombeaux de Brou) ; ceux du quatorzième le cachaient, c’est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux anneaux.

Au plus profond de ma rêverie, j’ai été distrait par un anglais qui faisait des questions sur l’affaire du collier et sur Mme de Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout autre lieu, je n’aurais pu m’empêcher de rire. Après tout, j’aurais eu tort ; qui n’a pas son coin d’ignorance grossière ? Je connais, et vous connaissez comme moi un savant médecin qui dit poudre dentrifice, ce qui prouve qu’il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la chambre des députés, dit : monsieur Réaumur, monsieur Fahrenheit, monsieur Centigrade. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé le prétérit recollexit. Raulin, très docte recteur de l’université de Paris au quinzième siècle, s’indignait que les écoliers écrivissent : mater tuus, pater tua, et il disait : Marmouseti. Le barbarisme faisait la morale au solécisme.

Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit, il y a une chapelle qu’un échafaudage m’a empêché de voir. À côté de cette chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le mur. Une figure peinte et sculptée s’appuie sur cette balustrade et semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est vis-à-vis d’elle, et qui est d’un effet merveilleux. La tradition veut que cette figure représente le premier architecte du Munster, Erwin de Steinbach.

Les statues me disent beaucoup de choses ; aussi j’ai toujours la manie de les questionner, et, quand j’en rencontre une qui me plaît, je reste longtemps avec elle. J’étais donc tête à tête avec le grand Erwin, et profondément pensif depuis plus d’une grosse heure, lorsqu’un bélître est venu me déranger. C’était le suisse de l’église, qui, pour gagner trente sous, m’offrait de m’expliquer sa cathédrale. Figurez-vous un horrible suisse mi-parti d’allemand et d’alsacien, et me proposant ses explications : — Monsir, fous afre pas fu lé champelle ? — J’ai congédié assez rudement ce marchand de baragouin.

Je n’ai pu voir l’horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est un charmant petit édifice du seizième siècle. On est en train de la restaurer, et elle est recouverte d’une chemise en planches.