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par une sorte de fatalité locale qui est dans l’air ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur valeur politique, il se forme des nœuds d’événements comme il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.

Heidelberg est une de ces villes.

Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne à vous en entretenir, et j’aurais dû commencer par là), que d’aventures n’a-t-il pas eues ! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l’Europe, et il a fini par en crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, résidence du comte palatin, lequel n’avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu’en les heurtant, cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d’opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébaïde ; il a dans le palatin Rodolphe et l’empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Étéocle et son Polynice. Puis l’électeur va grandissant. En 1400, le palatin Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l’empereur Wenceslas et prend sa place ; cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ier d’Espagne l’empereur Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg un pape, Jean XXIII, qu’il appelle, dans une lettre à l’empereur, votre simoniaque Balthazar Koßa. Un siècle après, Luther se réfugie à Nauenheim, près de ce même Heidelberg, à l’ombre du palatin Frédéric. J’omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric le Victorieux, le grand titan de Heidelberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême malgré l’empereur, et, en 1687, le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d’électeur malgré le roi de France. De là, pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe, la guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe de Nassau et Léopold d’Autriche, l’ont assiégé ; Pie II y a lancé l’excommunication ; Louis XIV y a lancé la foudre.

On pourrait même dire que le ciel s’en est mêlé. Le 23 juin 1764, la veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur ; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d’années, la sévère ruine que nous admirons aujourd’hui serait, sans aucun doute, incrustée d’un affreux