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Rhin. Entre les contre-forts extérieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent au soleil. Aprici senes, dit Perse ; solibus apti, dit Horace.

Comme j’errais par les rues, un élégant du pays, passant à quelques pas de moi, m’a ébloui tout à coup. Ce brave jeune homme portait héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu’à la cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui montait jusqu’au milieu des oreilles ; et le collet de son habit, ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu’à l’occiput. Si j’en juge d’après cet échantillon, voilà où en est l’élégance à Worms. Un vrai maçon endimanché, moins l’œil spirituel et satisfait, moins la joie parfaite et naïve. Je me suis souvenu que c’était là l’accoutrement des élégants sous la restauration. Vous savez que je ne dédaigne aucun détail, et que pour moi tout ce qui touche à l’homme révèle l’homme. J’examine l’habit comme j’étudie l’édifice. Le costume est le premier vêtement de l’homme, la maison est le second. L’élégant de Worms, anachronisme vivant, m’a remis sous les yeux tous les progrès que le costume a faits en France, et par conséquent en Europe, depuis vingt ans, grâce aux femmes, aux artistes et aux poëtes. L’habillement des femmes, si risiblement laid sous l’empire, est devenu tout à fait charmant. L’habillement des hommes s’est amélioré. Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges. L’habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui profite aux hommes bien faits en développant les hanches et en dégageant les épaules, et aux hommes mal faits en dissimulant la maigreur et la ténuité des membres. On a ouvert et baissé le gilet ; on a rabattu le col de la chemise ; on a rendu par le sous-pied quelque forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait être mieux encore. Nous sommes loin, pour la grâce et pour l’invention du vêtement, de ces exquises élégances de François Ier, de Louis XIII, et même de Louis XV. Il nous reste à faire encore bien des pas vers le beau et vers l’art, dont le costume fait partie ; et cela est d’autant plus chanceux, que la mode, qui est la fantaisie sans la pensée, marche indifféremment en avant ou en arrière. Il suffit, pour tout gâter, d’un niais riche et jeune fraîchement arrivé de Londres. Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparaître les petits chapeaux velus, les grands cols droits, les manches à gigot, les queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les pantalons à la cheville, et que mon grotesque élégant de Worms ne redeviendra pas un élégant de Paris. Dî, talem avertite vestem !

La cathédrale de Worms, comme les dômes de Bonn, de Mayence et de Spire, appartient à la famille romane des cathédrales à double abside, magnifiques fleurs de la première architecture du moyen âge, qui sont rares