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deux signifient couler, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit à Schaffhouse, longe et contourne les arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et noie les bas-fonds de la Hollande, et, après avoir creusé dans les rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues, qu’on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi, après avoir reçu douze mille cours d’eau, arrosé cent quatorze villes, séparé, ou pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son écume et mêlant à sa rumeur l’histoire de trente siècles et de trente peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée ; ceinture des empires, frontière des ambitions, frein des conquérants ; serpent de l’énorme caducée qu’étend sur l’Europe le dieu Commerce ; grâce et parure du globe ; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans l’Océan.

Ainsi, trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s’engendrent de la même façon dans les mêmes montagnes.

Le Rhin a tous les aspects. Il est tantôt large, tantôt étroit. Il est glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffhouse, gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à Saint-Goar, marais à Leyde.

Il se calme, dit-on, devient lent vers le soir comme s’il s’endormait ; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les grands cours d’eau.

Je l’ai dit quelque part, l’unité dans la variété, c’est le principe de tout art complet. Sous ce rapport, la nature est la plus grande artiste qu’il y ait. Jamais elle n’abandonne une forme sans lui avoir fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en apparence qu’un arbre et un fleuve ; au fond pourtant l’arbre et le fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l’hiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez l’aspect d’un fleuve vu par un géant à vol d’oiseau. Le tronc de l’arbre, ce sera le fleuve ; les grosses branches, ce seront les rivières ; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents, les ruisseaux et les sources ; l’élargissement de la racine, ce sera l’embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont des arbres qui portent des villes tantôt à l’extrémité des rameaux comme des fruits, tantôt dans l’entre-deux des branches comme des nids ; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, suivant l’inclinaison des versants et la nature des terrains, les embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes, comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige selon la