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grande salle de niches afin d’y étaler leurs marchandises. Un architecte dont le nom s’est perdu mesura le pourtour de la salle et y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle, qui, à partir de Maximilien II, s’appela le Kaisersaal et servit à la proclamation des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée qui vint, ce fut d’installer, dans les niches développées autour de la halle impériale, les portraits de tous les césars allemands élus et couronnés depuis l’extinction de la race de Charlemagne, en réservant aux césars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad Ier, en 911, jusqu’à Ferdinand Ier, en 1556, trente-six empereurs avaient déjà été sacrés à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l’avenir. C’était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l’on se promit d’agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à peu, à quatre empereurs environ par siècle. En 1764, quand Joseph II monta sur le trône impérial sacrocésaréen, il ne restait plus qu’une place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal et à ajouter de nouvelles cases aux compartiments préparés cinq siècles auparavant par l’architecte des marchands lombards. En 1794, François II, le quarante-cinquième roi des romains, vint occuper la quarante-cinquième case. C’était la dernière niche, ce fut le dernier empereur. La salle remplie, l’empire germanique s’écroula.

Cet architecte inconnu, c’était la destinée ; cette salle mystérieuse aux quarante-cinq cellules, c’est l’histoire même de l’Allemagne, qui, la race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq empereurs.

Là, en effet, dans cette salle oblongue, vaste, froide, presque obscure, encombrée à l’un de ses angles de meubles de rebut parmi lesquels j’ai vu la table de cuir des électeurs, à peine éclairée à son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui pyramident dans le sens du pignon extérieur, entre quatre hautes murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble au commencement de l’oubli, tous grossièrement peints et figurés en buste d’airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là, s’entreregardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l’unique Lothaire, les quatre Frédéric, l’unique Philippe, les deux Rodolphe, l’unique Adolphe, les deux Albert, l’unique Louis, les quatre Charles, l’unique Wenceslas, l’unique Robert, l’unique Sigismond, les deux Maximilien, les trois Ferdinand, l’unique Mathias, les deux Léopold, les deux Joseph, les deux François, les quarante-cinq