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tendre sur les bords du Rhin, pourquoi ne vous dirais-je pas qu’à Braubach, au moment où notre dampfschiff stationnait devant le port pour le débarquement des voyageurs, des étudiants, assis sur le tronc d’un sapin détaché de quelque radeau de la Murg, chantaient en chœur, avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est une des beautés les plus vives et les plus originales de l’opéra de Mlle Bertin ? L’avenir, n’en doutez pas, mon ami, remettra à sa place ce sévère et remarquable opéra, déchiré à son apparition avec tant de violence, et proscrit avec tant d’injustice. Le public, trop souvent abusé par les tumultes haineux qui se font autour de toutes les grandes œuvres, voudra enfin reviser le jugement passionné fulminé unanimement par les partis politiques, les rivalités musicales et les coteries littéraires, et saura admirer un jour cette douce et profonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse par endroits, si douloureuse par moments ; création où se mêlent, pour ainsi dire dans chaque note, ce qu’il y a de plus tendre et ce qu’il y a de plus grave, le cœur d’une femme et l’esprit d’un penseur. L’Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.

Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n’ai pas été voir, je vous l’avoue, la miraculeuse corne de bœuf, ni le lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Brœmser. En revanche, j’ai visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un maître intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air de masure pour garder son air de palais. Les logis sont, comme les gentilshommes, d’autant plus nobles qu’ils sont plus anciens. L’admirable manoir que ce donjon carré ! Des caves romaines, des murailles romanes, une salle des Chevaliers dont la table est éclairée d’une lampe fleuronnée pareille à celle du tombeau de Charlemagne, des vitraux de la renaissance, des molosses presque homériques qui aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizième siècle accrochées au mur, d’étroits escaliers à vis, des oubliettes dont l’abîme effraie, des urnes sépulcrales rangées dans une espèce d’ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet duquel s’épanouit une énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont les mille végétations de la ruine que le propriétaire actuel, homme de vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Cela forme une terrasse odorante et touffue, d’où l’on contemple les magnificences du Rhin. Il y a des allées dans ce monstrueux bouquet, et l’on s’y promène. De loin, c’est une couronne ; de près, c’est un jardin.

Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable donjon et le protègent contre le nord. Le vent tiède du midi y entre par les fenêtres ouvertes sur le Rhin. Je ne connais pas de souffle plus charmant et de vent plus littéraire que le vent du sud. Il fait germer dans la tête les idées riantes, profondes,