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Pécopin. En un clin d’œil il fut au cinquième étage, devant la porte du retrait de Bauldour. Cette porte-là, du moins, n’était ni noircie ni changée ; elle était toujours propre, gaie, nette et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l’argent, avec les nœuds de son bois clairs comme la prunelle d’une belle fille, et l’on voyait que c’était bien cette même porte virginale que la jeune châtelaine n’avait jamais manqué de faire laver par ses femmes chaque matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour eût attendu Pécopin.

Il n’avait qu’à poser la main sur cette clef et à entrer. Il s’arrêta. Il était haletant de joie, de tendresse et de bonheur, et un peu aussi d’avoir monté cinq étages. De grandes flammes roses passaient devant ses yeux, et il lui semblait qu’elles rafraîchissaient son front. Un bourdonnement lui remplissait la tête ; son cœur battait dans ses tempes.

Quand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se faire en lui, il écouta. Comment dire ce qui s’émut dans cette pauvre âme ivre d’amour ? Il entendit à travers la porte le bruit d’un rouet dans la chambre.


XVIII

où les esprits graves apprendront
quelle est la plus impertinente des métaphores.

À la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet de Bauldour, ce n’était peut-être que le rouet d’une de ses femmes ; car auprès de sa chambre Bauldour avait son oratoire, où souvent elle passait ses journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se dit bien un peu tout cela ; mais il n’en écouta pas moins le rouet avec ravissement. Ce sont là de ces bêtises d’homme qui aime, qu’on fait surtout quand on a un grand esprit et un grand cœur.

Les moments comme celui où se trouvait Pécopin se composent d’extase qui veut attendre et d’impatience qui veut entrer ; l’équilibre dure quelques minutes, puis il vient un instant où l’impatience l’emporte. Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la serrure, le pêne céda, la porte s’ouvrit ; il entra.

— Ah ! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n’était pas le rouet de Bauldour.

En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu’un qui filait, mais c’était une vieille femme. Une vieille femme, c’est trop peu dire ; c’était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait avoir et avait nécessairement plus de