Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome I.djvu/169

Cette page a été validée par deux contributeurs.

tête avec un bruit effrayant. C’était tout simplement l’hôtel P—, le gasthaus voisin du mien, qui avait pris feu, et qui brûlait.

En un instant l’auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le cri : Feuer ! Feuer ! emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi, je ferme mes croisées et j’ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en feu ; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et se foulait une cohue d’ombres surchargées de silhouettes bizarres. C’était toute l’auberge qui déménageait, l’un en caleçon, l’autre en chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne ne criait ni ne parlait. C’était le bruit d’une fourmilière.

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les têtes.

Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j’ai fort peu de bagage, j’étais logé au premier, et je ne courais d’autre risque que d’être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive toujours lorsqu’on se hâte, l’hôtel se vidait lentement ; et il y eut un instant d’affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres sortir ; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres, attachés à des cordes ; les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge tombaient du haut du toit sur le pavé ; les femmes s’épouvantaient, les enfants pleuraient ; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d’eau et leurs seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la maison, et l’on se disait qu’il avait été mis exprès à l’auberge P— ; circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte d’arrière-scène dramatique à un incendie.

Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont formées ; et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous ces grands toits d’ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide de braise, surmontée d’un vaste panache rouge que secouait le vent de l’orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse ; si notre toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être, avec l’aide du vent, le tiers de la ville, brûlaient. La besogne a été rude. Il a fallu, sous les flammèches et les tourbillons d’étincelles, écorcer les ardoises d’une partie du toit et couper les pignons-girouettes des lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier je plongeais dans la fournaise et j’étais pour ainsi