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puis, derrière les cahutes, une enceinte jadis crénelée, contre-butée par quatre tours carrées les plus ébréchées, les plus mitraillées, les plus croulantes qu’il y ait. Puis contre l’enceinte même, où les maisons se sont percé des fenêtres et des galeries, et au delà, sur le pied de la montagne, un indescriptible pêle-mêle d’édifices amusants, masures-bijoux, tourelles fantasques, façades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un clocheton poussé comme une asperge sur chacun de ses degrés, lourdes poutres dessinant sur des cabanes de délicates arabesques, greniers en volutes, balcons à jour, cheminées figurant des tiares et des couronnes philosophiquement pleines de fumée, girouettes extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des lettres majuscules de vieux manuscrits découpées dans la tôle à l’emporte-pièce, qui grincent au vent. (J’ai eu entre autres au-dessus de ma tête une R qui passait toute la nuit à se nommer : rrrrr.) Dans cet admirable fouillis, une place, — une place tortue, faite par des blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies, d’îlots, de récifs et de promontoires qu’un golfe de Norvège. D’un côté de cette place, deux polyèdres composés de constructions gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se tenant effrontément debout contre toute géométrie et tout équilibre. De l’autre côté, une belle et rare église romane, percée d’un portail à losanges, surmontée d’un haut clocher militaire, cordonnée à l’abside d’une galerie de petites archivoltes à colonnettes de marbre noir, et partout incrustée de tombes de la renaissance comme une châsse de pierreries. Au-dessus de l’église byzantine, à mi-côte, la ruine d’une autre église, du quinzième siècle, en grès rouge, sans portes, sans toit et sans vitraux, magnifique squelette qui se profile fièrement sur le ciel. Enfin, pour couronnement, au haut de la montagne, les décombres et les arrachements couverts de lierre d’un schloss, le château de Stahlech, résidence des comtes palatins au douzième siècle. Tout cela est Bacharach.

Ce vieux bourg-fée, où fourmillent les contes et les légendes, est occupé par une population d’habitants pittoresques, qui tous, les anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pères, les goîtreux et les jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans la tournure, je ne sais quels airs du treizième siècle.

Ce qui n’empêche pas les jolies filles d’y être très jolies ; au contraire.

Du haut du schloss on a une vue immense et l’on découvre dans les embrasures des montagnes cinq autres châteaux en ruine ; sur la rive gauche, Furstenberg, Sonneck et Heimburg ; de l’autre côté du fleuve, à l’ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du souvenir de Gustave-Adolphe ; et vers l’est, au-dessus d’une vallée qui est le fabuleux Wisperthal, au faîte d’une colline, sur une petite éminence qui lui sert de piédestal,