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comme un ami admis en tiers dans le tête-à-tête, la causerie mystérieuse du torrent et du sentier. Puis, si l’on se rapproche des routes à ornières, des fermes et des moulins, tout ce qu’on rencontre semble arrangé et groupé d’avance pour meubler le coin d’un paysage du Poussin. C’est un berger demi-nu, seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve, et soufflant des mélodies bizarres dans une espèce de lituus antique. C’est un chariot traîné par des bœufs, comme j’en voyais dans les vignettes du Virgile-Herhan que j’expliquais dans mon enfance ; entre le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir brodé de fleurs rouges et d’arabesques éclatantes. Ce sont des jeunes filles qui passent pieds nus, coiffées comme des statues du bas-empire. J’en ai vu une qui était charmante. Elle était assise près d’un four à sécher les fruits qui fumait doucement ; elle levait vers le ciel ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme deux amandes sur son visage bruni par le soleil ; son cou était chargé de verroteries et de colliers artistement disposés pour cacher un goître naissant. Avec cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une idole de l’Inde accroupie près de son autel.

Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s’écartent, et l’on voit surgir brusquement au sommet d’une colline boisée une admirable ruine. Ce schloss, c’est le Reichenberg. C’est là que vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen âge, un des plus redoutables entre ces chevaliers-bandits qui se surnommaient eux-mêmes fléaux du pays (landßchaden). La ville voisine avait beau se lamenter, l’empereur avait beau citer le brigand blasonné à la diète de l’empire, l’homme de fer s’enfermait dans sa maison de granit, continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et vivait, excommunié par l’église, condamné par la diète, traqué par l’empereur, jusqu’à ce que sa barbe blanche lui descendît sur le ventre. Je suis entré dans le Reichenberg. Il n’y a plus rien, dans cette caverne de voleurs homérique, que des scabieuses sauvages, l’ombre déchirée des fenêtres errant sur les décombres, deux ou trois vaches qui paissent l’herbe des ruines, un reste d’armoiries mutilées par le marteau au-dessus de la grande porte, et çà et là, sous les pieds du voyageur, des pierres écartées par le passage des reptiles.

J’ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques masures, aujourd’hui à peine visibles, d’un village disparu, qui s’appelle le village des Barbiers.

Voici ce que c’était que le village des Barbiers.

Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à cause de ses nombreuses croisades, eut un jour l’idée de lui couper la barbe. C’était là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à empereur. Il arrangea