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diminuait la couronne d’Allemagne. En effet, ces électeurs devenus rois, ces margraves et ces landgraves devenus grands-ducs, gagnaient en escarpement du côté de l’Autriche et de la Russie ce qu’ils perdaient du côté de la France, grands par devant, petits par derrière, rois pour les empereurs du nord, préfets pour Napoléon.

Ainsi, pour le Rhin, quatre phases bien distinctes, quatre physionomies bien tranchées. Première phase : l’époque antédiluvienne et peut-être préadamite, les volcans ; deuxième phase : l’époque historique ancienne, luttes de la Germanie et de Rome, où rayonne César ; troisième phase : l’époque merveilleuse, où surgit Charlemagne ; quatrième phase : l’époque historique moderne, luttes de l’Allemagne et de la France, que domine Napoléon. Car, quoi que fasse l’écrivain pour éviter la monotonie de ces grandes gloires, quand on traverse l’histoire européenne d’un bout à l’autre, César, Charlemagne et Napoléon sont les trois énormes bornes milliaires, ou plutôt millénaires, qu’on retrouve toujours sur son chemin.

Et maintenant, pour terminer par une dernière observation, le Rhin, fleuve providentiel, semble être aussi un fleuve symbolique. Dans sa pente, dans son cours, dans les milieux qu’il traverse, il est, pour ainsi dire, l’image de la civilisation, qu’il a déjà tant servie et qu’il servira tant encore. Il descend de Constance à Rotterdam, du pays des aigles à la ville des harengs, de la cité des papes, des conciles et des empereurs, au comptoir des marchands et des bourgeois, des Alpes à l’Océan, comme l’humanité elle-même est descendue des idées hautes, immuables, inaccessibles, sereines, resplendissantes, aux idées larges, mobiles, orageuses, sombres, utiles, navigables, dangereuses, insondables, qui se chargent de tout, qui portent tout, qui fécondent tout, qui engloutissent tout ; de la théocratie à la diplomatie, d’une grande chose à une autre grande chose.