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quinze jours ; mais, après une semaine presque entière de brume et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin, que j’ai voulu en profiter pour voir le paysage du fleuve dans toute sa richesse et dans toute sa joie. J’ai donc quitté ce matin Cologne par le bateau à vapeur le Cockerill. J’ai laissé la ville d’Agrippa derrière moi, et je n’ai vu ni les vieux tableaux de Sainte-Marie au Capitole ; ni la crypte pavée de mosaïques de Saint-Géréon ; ni la Crucifixion de saint Pierre, peinte par Rubens pour la vieille église demi-romaine de Saint-Pierre où il fut baptisé ; ni les ossements des onze mille vierges dans le cloître des ursulines ; ni le cadavre imputréfiable du martyr Albinus ; ni le sarcophage d’argent de saint Cunibert ; ni le tombeau de Duns Scotus dans l’église des minorités ; ni le sépulcre de l’impératrice Théophanie, femme d’Othon II, dans l’église de Saint-Pantaléon ; ni le Maternus-Gruft dans l’église de Lisolphe ; ni les deux chambres d’or du couvent de Sainte-Ursule et du Dôme ; ni la salle des diètes de l’empire, aujourd’hui entrepôt de commerce ; ni le vieux arsenal, aujourd’hui magasin de blé. Je n’ai rien vu de tout cela. C’est absurde, mais c’est ainsi.

Qu’ai-je donc visité à Cologne ? La cathédrale et l’hôtel de ville ; rien de plus. Il faut être dans une admirable ville comme Cologne pour que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux édifices.

Je suis arrivé à Cologne après le soleil couché. Je me suis dirigé sur-le-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange, qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et lucratif travail, je vous assure ; le voyageur est rudement taxé, et le commissionnaire partage avec le roi). Ici, un détail utile : avant de quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l’ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de l’autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma raison : je choisis autant que possible l’horizon et le paysage que j’aurai dans ma croisée quand je dois garder plusieurs jours la même auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de Deuz regardent Cologne ; ce qui m’a fait prendre auberge à Deuz, car je me suis posé à moi-même ce principe incontestable : Mieux vaut habiter Deuz et voir Cologne qu’habiter Cologne et voir Deuz.

Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi, cherchant le Dôme et l’attendant à chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette ville inextricable ; l’ombre du soir s’était épaissie dans ces rues étroites ; je n’aime pas à demander ma route, et j’ai erré assez longtemps au hasard.

Enfin, après m’être aventuré sous une espèce de porte cochère dans une espèce de cour terminée vers la gauche par une espèce de corridor, j’ai