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pensée allemande, mais je n’ai rien à dire sur ma confrontation avec Béranger.

Béranger a voulu être un poëte national ; j’ai tâché d’être un poëte humain. Voilà la différence que j’entrevois. Pour moi l’idée Nation se dissout dans l’idée Humanité, et je ne connais qu’une patrie, la lumière.

Aussi vois-je avec exécration l’infâme guerre qui s’apprête, un allemand n’étant pas moins mon frère qu’un français.

C’est un serrement de main fraternel que je vous envoie.

Victor Hugo[1].


À Paul Meurice[2].


H.-H., 3 mai.

Vous avez fait une œuvre hautement originale[3]. Tout est neuf, pathétique, poignant. Quel drame que ce prologue ! et quelle tragédie que cette comédie ! le cœur de cette grande et touchante Paule se brise comme un vase de parfums. Il en sort de l’héroïsme. On la plaint, et on vous aime. Toutes ces figures sont vraies, immédiates, palpitantes. Pas un type qui ne soit de notre temps, et de tous les temps. Ce sont nos mœurs, et, bien plus, c’est notre cœur. C’est le cœur éternel. Maria Pasqua est une trouvaille. On n’est pas plus sauvage, on n’est pas plus apprivoisé. C’est la gentillesse farouche, chef-d’œuvre exquis. On la respire comme une fleur, et voilà qu’elle s’envole comme un oiseau. Quels mots partout ! non, nom ne mourrons pas, mais nom ne vivrons plus. — J’en avais noté une foule, je les avais ramassés comme des coquillages au bord de la mer, je ne vous les montre pas, à quoi bon ? Ils rempliraient plus de pages que je n’en puis écrire. Je les laisse dans votre blanche écume qui recouvre un flot si profond. Que de gaîté dans votre mélancolie ! Que de tristesse dans votre sourire ! Doux et grand penseur, j’aime vos succès. Ils laissent dans Paris une trace de lumière et dans ma solitude une rumeur de fête.

Je parle ici pour deux. Je vous traduis deux émotions. Vous avez charmé par votre envoi une grande âme tendre, faite pour vous comprendre. Elle me dit son ravissement, et je mêle ses larmes à mon applaudissement, et nous appelons à grands cris : l’auteur !

Quand viendra-t-il ? quand l’aurons-nous dans notre Guernesey ! l’auteur ! l’auteur ! Tel est votre succès ici. Je vous embrasse.

V.
  1. Publiée dans un périodique : Fraternité — Réconciliation, numéro de décembre 1926.
  2. Inédite.
  3. La Vie nouvelle.