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À Jules Janin.


Vianden, 11 juin.
Merci cher poëte,

Votre lettre éloquente me touche vivement. Vous avez raison de me féliciter. J’ai fait mon devoir. Je suis chassé et content[1].

Vous êtes assez bon pour souhaiter mon portrait, mais je ne l’ai pas. Et ici il n’y a pas de photographes. C’est un pays magnifique et sauvage où la chambre noire, le chlorure d’or et le nitrate d’argent sont inconnus. Le soleil, dans ce vallon un peu farouche, fait des fleurs et des fruits, et ne copie pas les hommes.

Quand vous reverrai-je ? bientôt, j’espère.

Tout notre groupe vous envoie sa meilleure cordialité, et je salue votre noble esprit.

Victor Hugo[2].


À Paul Meurice.


Vianden (Luxembourg), vendredi 19 juin.

Votre lettre ! votre liberté[3] ! Nous avons eu un éblouissement de joie. Tout notre petit groupe a brusquement rayonné au milieu du grand deuil où nous sommes, patrie et famille. Oh ! oui, venez vite. Nous avons à parler de tout. Victor excursionne, mais reviendra pour vous. Nous allons nous retrouver ensemble dans ce Vianden où, à chaque pas, je pensais à vous ; mon expulsion ne songeait qu’à votre prison. Quel bonheur de vous revoir.

J’ai beaucoup travaillé. Tout s’est sinistrement agrandi. Je crois que cela fera bien en volume. Paris combattant ne suffit plus ; le livre s’appellera L’Année Terrible. Il commencera par Turba et finira, après avoir traversé la chute de l’empire et l’épopée des deux sièges, par la catastrophe actuelle, d’où je ferai sortir une prophétie de lumière.

Oui, notre avis est qu’il serait bon de faire tout de suite reparaître le Rappel. Venez, mon doux et cher conseiller, Veni spiritus ! Si vous pou-

  1. Victor Hugo avait été expulsé de Belgique pour avoir écrit qu’il ouvrait sa maison aux vaincus de la Commune.
  2. L’Autographe, 1871.
  3. Paul Meurice, détenu trois semaines à Versailles après la Commune, venait d’être mis en liberté par une ordonnance de non-lieu.