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IV


Après la longue et douloureuse séparation, on a vu Victor reprendre les douces habitudes de son amour retrouvé. Il a pu revoir Adèle, fréquemment chez elle en présence de ses parents, et quelquefois seule au dehors ; il l’a accompagnée avec sa mère au théâtre ou en promenade ; enfin il lui a écrit et elle lui a répondu ; joies précieuses en comparaison de la triste année solitaire. Mais il s’y mêlait pour Victor une inquiétude, une inquiétude mortelle.

Plus de six mois s’étaient écoulés depuis la mort de Mme Hugo, la nouvelle année 1822 allait s’ouvrir, et rien n’était changé dans la situation matérielle de Victor. Son père n’avait pas donné le consentement nécessaire, et même ignorait entièrement son amour. Quant à la place ou pension promise, elle semblait reculer sans cesse. Combien de temps cela durerait-il encore ?

M. Foucher, bonhomme, aurait peut-être pris patience ; mais, autour de lui, l’oncle Asseline et sa femme, Victor Foucher, le frère aîné, les amis, surtout les bonnes amies, s’étonnaient des retards, s’effrayaient des assiduités de l’amoureux, parlaient de la réputation d’Adèle compromise. On s’en prenait à la pauvre Adèle elle-même, qui s’en plaignait à Victor ; cruelle anxiété pour l’âme susceptible du poëte.

Il avait beau reculer l’instant suprême où son sort se déciderait, il fallait mettre fin à ces tracasseries, prendre une résolution, agir. Il ne se préoccupait qu’à demi de la pension ; il travaillait à son roman, il travaillait à un drame, il sentait déjà sa puissance ; l’argent, il le trouverait. Sa grande perplexité, c’était le consentement à obtenir de son père.

Cette perplexité, qui l’avait tant déchiré déjà pour sa mère, combien elle était aujourd’hui plus grave ! Si le général Hugo refusait son consentement, il faudrait, pour s’en passer légalement, attendre la grande majorité de Victor, attendre cinq ans ! Victor ne pouvait même penser à demander à la famille Foucher une si longue patience. Lui-même supporterait-il la souffrance de la solitude et de la séparation sans espérance ? Alors Adèle n’existerait plus pour lui ? alors ?… Quand on songe à la force qu’avait prise en lui son amour et aussi à la gravité mélancolique et même sombre de cette âme ardente, on ne peut s’empêcher de croire que la question qu’il poserait à son père serait une question de vie ou de mort.