Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome I.djvu/72

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Samedi, 24 novembre.

Il faut chez moi un grand fonds de confiance pour ne pas croire, Adèle, que cette correspondance t’ennuie. C’est la dernière fois qu’une réponse aussi longue suivra une lettre aussi courte. Sous les raisons que tu me donnes, j’en ai découvert une qu’elles cherchent à me cacher ; tu devrais me parler, non de la difficulté, mais de l’ennui de m’écrire[1] ; tu serais franche au moins. Tu parais attacher de l’importance à une visite manquée ; je ne croyais pas, Adèle, qu’une privation de ce genre fût un sacrifice, et je n’ai pas jusqu’ici songé à me vanter de tous les sacrifices de cette espèce que je fais journellement pour te voir ou t’écrire. Il est vrai que si je ne les compte pas, moi, c’est qu’ils ne me coûtent rien.

Mon Adèle, je viens de relire le commencement de cette lettre, et j’en suis mécontent parce que je crains que tu n’en sois mécontente. Il m’est impossible de conserver longtemps de l’humeur contre toi, même quand j’ai raison. Me voilà prêt, chère Adèle, à te demander pardon de t’avoir accusée. N’ai-je pas pourtant un légitime sujet de me plaindre ? Adèle, je ne te demande pas de m’écrire de longues lettres de suite, puisque tu n’as que de courts moments ; mais il est impossible que tu n’aies pas chaque jour le temps de m’écrire à différentes reprises au moins une page, ce qui au bout de plusieurs jours donnerait à tes lettres sans te fatiguer une longueur satisfaisante. Je t’indique ce moyen de bonne foi, parce que je pense que tu le cherches de bonne foi. Non, chère amie, moi qui ai tant de plaisir à t’écrire, à m’entretenir avec toi, je ne penserai pas que ce qui m’est si doux te soit importun, que ce qui me rend si heureux te soit à charge. Ce serait une preuve que tu ne m’aimes pas, et je ne les accueillerai jamais aisément. J’ai tant besoin d’être ou du moins de me croire aimé ! Pardonne-moi, de grâce, les premières lignes de cette lettre : songe qu’un doute sur ton affection me tourmente bien plus qu’il ne peut t’affliger. Si tu savais combien la moindre alarme me fait souffrir, tu éviterais, ne fût-ce que par pitié, de m’en donner sujet. Ainsi, pardonnons-nous mutuellement, et embrasse-moi.

  1. « ... Si tu calculais que je suis toujours avec maman, tu verrais qu’il faut un extrême désir de t’écrire pour trouver quelques instants, tu verrais aussi qu’aujourd’hui même j’ai refusé d’aller avec maman où une affaire me demandait pour pouvoir m’entretenir avec toi. » (Reçue le 20 novembre 1821.)