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À bientôt. Je vous écrirai ce que m’aura dit Mlle George. J’aspire à voir Lucrèce Borgia se transfigurer en Proserpine[1].

En attendant je vous serre les mains.

Victor[2].
13 mai. Paris.


À Madame Léopoldine Vacquerie-Hugo[3],
au Havre.

Si tu recevais, chère enfant, toutes les lettres que je t’envoie, le facteur t’éveillerait au milieu de tes douces joies à chaque instant du jour et de la nuit. Depuis un mois, au milieu de ce tourbillon, entouré de haines qui se raniment, accablé de répétitions, de procès, d’ennuis, d’avocats et de comédiens, fatigué, obsédé, les yeux malades, l’esprit harcelé de toutes parts, je puis dire, mon enfant bien-aimée, que je n’ai pas été un quart d’heure sans penser à toi, sans t’envoyer intérieurement une foule de bons petits messages. Je te sais heureuse, j’en jouis de loin et avec une triste douceur, et ton beau ciel bleu me console de ma nuée. J’ai le cœur gros, mais j’ai aussi le cœur plein ; je sais que ton mari est bon, doux et charmant ; je le remercie du fond de l’âme de ton bonheur ; soyez tous les deux sages et absorbés l’un dans l’autre, la joie de la vie est dans l’unité, gardez l’unité, mes enfants ; il n’y a que cela de sérieux, de vrai, de bon et de réel. Moi, je vous aime et je pense à toi, ma fille bien-aimée. Quand tu recevras les Burgraves, tu liras, pages 96 et 97, des vers que je ne pouvais plus entendre aux répétitions dans les jours qui ont suivi ton départ. Je m’en allais pleurer dans un coin comme une bête et comme un père que je suis[4]. Je t’aime bien, va, ma pauvre petite Didine.

  1. Proserpine, drame en vers publié dans Mes premières années de Paris, en 1872.
  2. Bibliothèque Nationale.
  3. Léopoldine avait épousé, le 15 février 1843, Charles Vacquerie, armateur au Havre, frère d’Auguste Vacquerie.
  4. Voici ces vers dits par Job à Régina et à Otbert dont il veut favoriser la fuite :
    Il faut me dire
    Un dernier mot d’amour dans un dernier sourire.

    Que deviendrai-je, hélas ! quand vous serez partis ?
    Quand mon passé, mes maux toujours appesantis,

    Vont retomber sur moi ?
    (À Régina)
    Car, vois-tu, ma colombe,
    Je soulève un moment ce poids, puis il retombe !
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Vous êtes heureux, vous ! Quand on s’aime, à votre âge.

    Qu’importe un vieux qui pleure ! — Ah ! vous avez vingt ans !
    Moi, Dieu ne peut vouloir que je souffre longtemps.