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À Béranger.


Mayence, 4 octobre 1840.

Je suis à Mayence, dans un pays qui a été français, qui le redeviendra un jour, et qui l’est de cœur et d’âme en attendant qu’il le soit sur la carte par la ligne bleue ou rouge des frontières. Tout à l’heure, j’étais à ma fenêtre, sur le Rhin, j’écoutais vaguement le bruit des moulins à eau amarrés aux vieilles piles disparues du pont de Charlemagne, et je rêvais aux grandes choses que Napoléon a faites ici, lorsque d’une croisée voisine, une voix de femme, une voix charmante, m’a apporté par lambeaux des vers charmants :

J’aime qu’un russe soit russe
Et qu’un anglais soit anglais ;
Si l’on est prussien en Prusse,
En France, soyons français.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Mes amis ! mes amis !
Soyons de notre pays !
Qui s’écriait à Pavie :

Tout est perdu fors l’honneur !

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Consolons par ce mot-là

Ceux que le nombre accabla.

Ces vers de vous, ces nobles vers, entendus de cette façon et dans ce lieu, m’ont remué profondément. Je vous les envoie mutilés comme le vent me les a apportés. Ils m’ont fait venir les larmes aux yeux, et j’ai senti un besoin irrésistible de vous écrire. J’avais le cœur serré dans ce pays où un français ne devrait pas être un étranger, où un soldat blanc et un soldat bleu, c’est-à-dire l’Autriche et la Prusse, montent la garde devant la citadelle défendue en 94 par nos mayençais et agrandie en 1807 par Napoléon. Vos vers m’ont dilaté l’âme. Ce chant d’une femme, c’est la protestation de tout un peuple. J’ai pensé que vous seriez heureux de savoir que les échos du Rhin sont pleins de votre voix et que la ville de Frauenlob chante les chansons de Béranger.

Quant à moi, je ne fais que passer à Mayence, mais j’en emporte une émotion profonde. Je vous la dois et je vous en remercie. Cher grand poëte, je suis à vous du fond du cœur.

Victor Hugo[1].
  1. Archives de la famille de Victor Hugo.