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malheur éternel, tu ne l’éprouves pas à présent pour moi. Ton âme est faite pour aimer avec la pureté et l’ardeur des anges ; mais peut-être ne peut-elle aimer qu’un ange, et alors je dois trembler.

Le monde, Adèle, ne comprend pas ces sortes d’affections qui ne sont l’apanage que de quelques êtres privilégiés de bonheur comme toi, ou de malheur comme moi. L’amour, pour le monde, n’est qu’un appétit charnel, ou un penchant vague que la jouissance éteint et que l’absence détruit. Voilà pourquoi tu as entendu dire, par un étrange abus de mots, que les passions ne duraient pas. Hélas ! Adèle, sais-tu que passion signifie souffrance ? Et crois-tu, de bonne foi, qu’il y ait quelque souffrance dans ces amours du commun des hommes, si violents en apparence, si faibles en réalité. Non, l’amour immatériel est éternel, parce que l’être qui l’éprouve ne peut mourir. Ce sont nos âmes qui s’aiment et non nos corps.

Ici, pourtant, remarque qu’il ne faut rien pousser à l’extrême. Je ne prétends pas dire que les corps ne soient pour rien dans la première des affections, car à quoi servirait alors la différence des sexes, et qui empêcherait que deux hommes pussent s’aimer d’amour ? Le bon Dieu a senti que, sans l’union intime des corps, l’union des âmes ne pourrait jamais être intime, parce que deux êtres qui s’aiment doivent vivre en quelque sorte en commun de pensées et d’actions. C’est là un des motifs pour lesquels il a établi cet attrait d’un sexe vers l’autre qui montre seul que le mariage est divin. Ainsi dans la jeunesse, l’union des corps concourt à resserrer celle des âmes qui, toujours jeune et indissoluble, raffermit à son tour, dans la vieillesse, l’union des corps, et se perpétue après la mort.

Ne t’alarme donc pas, Adèle, sur la durée d’une passion qu’il n’est plus au pouvoir de Dieu même d’éteindre. Je t’aime de cet amour fondé non sur les avantages physiques, mais sur les qualités morales, de cet amour qui mène au ciel ou à l’enfer, qui remplit toute une vie de délices ou d’amertume.

Je t’ai mis toute mon âme à nu ; je t’ai parlé un langage que je ne parle qu’à ceux qui peuvent le comprendre. Interroge-toi bien toi-même, vois si l’amour est pour toi ce qu’il est pour moi, vois si mon âme est réellement sœur de la tienne. Ne t’arrête pas à ce que dit le sot monde, à ce que pensent les petits esprits qui t’entourent ; descends en toi-même, écoute-toi. Si les idées de cette lettre sont claires pour toi, si je suis vraiment aimé comme j’aime, alors, mon Adèle, à toi pour la vie, à toi pour l’éternité. Si tu ne comprends pas mon amour, si je te semble extravagant, alors adieu. — Je n’aurai plus, moi, qu’à mourir, et la mort n’aura rien qui m’effraie, quand je n’aurai plus d’espoir sur la terre. Ne crois pas cependant que je me tue sans avantage pour les autres, c’est égoïsme et lâcheté quand il y a des pestiférés à soigner ou des guerres sacrées à soutenir. Je m’arrangerai de manière à ce