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cœur, pour vous, Sainte-Beuve, qui m’êtes plus cher que moi, j’ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m’aimez pour le croire, qu’il faudra que j’aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement, de toutes ces choses avec vous. N’avez-vous pas quelquefois l’idée que vous vous trompez, mon ami[1] ? Oh ! je vous en supplie, ayez-la, c’est la seule prise qui me reste peut-être encore sur vous. Nous en causerons, n’est-ce pas ?

Maintenant, les misères. Voulez-vous vous charger de Notre-Dame de Paris ? Croyez-vous encore n’avoir pas trop de mal à en dire, car si l’on en dit du mal, je ne veux pas que ce soit vous ? En ce cas, faites insérer, demain ou après, un de ces fragments dans le Globe, avec annonce que le livre paraît mercredi[2]. J’ai chargé Gosselin[3] de vous envoyer un des premiers exemplaires. Vous le lirez, n’est-ce pas ? Vous me direz après franchement si vous croyez pouvoir en rendre compte, et j’irai un de ces matins écrire sur votre exemplaire que je suis toujours et que j’ai toujours été et que je serai toujours

Votre meilleur ami,
V. H.[4]


À Sainte-Beuve.


Ce vendredi 18 mars 1831.
Mon ami,

Je n’ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre[5]. Elle a été trop triste et trop amère. J’aurais été injuste à mon tour. J’ai voulu attendre plusieurs jours. Aujourd’hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre sans trop raviver la profonde blessure qu’elle m’a faite. Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s’est passé entre nous, ce qui est connu de nom deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j’ai connu. Oh ! oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé ! Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n’ont pas effacé en vous

  1. Sainte-Beuve avait dû avouer à son ami qu’il aimait Mme Victor Hugo.
  2. Sainte-Beuve ne fit pas d’article sur Notre-Dame de Paris, dans le Globe.
  3. Éditeur de Notre-Dame de Paris.
  4. Archives Spoelherch de Lovenjoul.
  5. Voici deux extraits de la lettre de Sainte-Beuve : « ... Quelque coupable que j’aie été envers vous et que j’aie dû vous paraître, j’ai cru, mon ami, que vous-même aviez eu alors envers moi des torts réels dans l’état d’amitié intime où nous étions placés, des torts par manque d’abandon, de confiance, de franchise... — Votre conduite, aux yeux de l’univers, si vous l’exposiez, serait irréprochable ; elle a été digne, ferme et noble ; je ne l’ai pas trouvée, à beaucoup près, aussi tendre, aussi bonne, aussi rare, aussi unique, qu’elle pouvait l’être dans l’état d’amitié unique où nous vivions.» (13 mars 1831.) Gustave Simon. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo, Revue de Paris, 1er janvier 1905.