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Vendredi [4 octobre].

Quand je pense, mon Adèle, que notre bonheur est si prochain et que rien désormais ne paraît pouvoir l’entraver, ma vie me semble comme un rêve.

Il y a deux ans, il y a un an, que j’étais malheureux ; aujourd’hui, que de bonheur ! Je crois parfois ne sortir qu’à peine de cette longue et douloureuse époque où un regard passager de toi, ta robe un moment aperçue de loin dans une rue ou dans une promenade, et, plus tard, une ou deux paroles échangées avec crainte pendant quelques minutes d’entrevue, étaient mes seules jouissances, mes seules félicités, et encore bien longtemps épiées, bien rarement obtenues !

Quelle joie ! tout cela est dans le passé et que d’enchantement dans notre avenir ! Maintenant, Adèle, rien ne nous séparera plus, rien ne contraindra nos entretiens, nos caresses, notre amour !

Je te le répète, je crois à peine à mon bonheur, parce qu’il me semble que j’ai encore bien peu fait pour le mériter sitôt ! Ma joie est dans mon âme au niveau de mon amour, c’est-à-dire que les expressions me manquent aujourd’hui pour l’une comme elles m’ont toujours manqué pour l’autre. Toutes les paroles d’ivresse et de dévouement ont été tant prodiguées qu’elles sont faibles à force d’êtres communes, et ce que j’éprouve est un sentiment de bonheur si pur, si intime, si profond qu’il ne ressemble à rien de ce que l’on peut dire avec la voix et la plume. Interroge ton âme, mon Adèle bien-aimée, et, s’il est vrai que tu m’aimes, elle te répondra tout ce que la mienne ne peut te peindre par des expressions matérielles.

Au bonheur si immense de sentir enfin que je te posséderai, il se joint une satisfaction, c’est de voir tous ces propos du monde que tu craignais et dont ta générosité évitait de me parler, réduits au silence. À présent, ange, tu ne m’affligeras plus de tes appréhensions.

Notre histoire, chère amie, aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fermement c’est pouvoir. Quelques mois ont suffi pour vaincre beaucoup d’obstacles ; mais que ne peut celui qui t’aime et qui se sent aimé de toi ?

Adieu, mon Adèle adorée, ton bienheureux mari t’embrasse, bien impatient de savoir quelle a été ta nuit et quelle est ta santé en ce moment.

Adieu donc.

Victor.