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inutilement ; si tu parais, je te suis, toujours prêt, quoique éloigné de toi, à te défendre, à te sauver de je ne sais quels périls imaginaires que je crains toujours pour toi. Tu le vois, Adèle, je te dévoile sans pitié pour moi-même, toute ma folie, dont tu vas peut-être rire. Oh non ! n’est-il pas vrai, mon Adèle adorée, que tu n’en riras point ? Mais n’est-il pas vrai aussi que désormais tu ne m’accuseras plus de ne pas t’aimer ? Songe à toutes mes paroles, à toutes mes pensées, à toutes mes actions, Adèle, et conviens que c’est une légèreté bien cruelle que de m’avoir fait ce reproche.


Quatre heures et demie.

Dans peu de temps je te verrai. Que ce peu de temps va me sembler long ! Du moins en passerai-je une partie à t’écrire, et cela en adoucira l’ennui. J’ai encore couru aujourd’hui toute la journée. Il faut bien des pas inutiles pour en faire un utile. Quelqu’un m’a dit aujourd’hui : « Vous avez tout ce qu’il faut pour réussir, hors le bonheur d’en être indigne ». C’est un mot profond, Adèle, et qui vaut la peine d’être médité. On me reproche de toutes parts de ne pas être importun, intrigant, de ne savoir pas plus solliciter un journaliste qu’un ministre, de pousser ce qu’on appelle la fierté du talent jusqu’à dédaigner la poursuite de la gloire, etc., etc. Moi, Adèle, j’ignore si j’ai du talent, mais je veux être digne d’en avoir, je veux surtout être digne de toi. Je méprise, je l’avoue, tous ces moyens de succès ; je crois que le bonheur et la gloire sont de nobles buts où l’on ne peut arriver que par de nobles chemins. Je ferai tout ce qu’il convient de faire, et je me conduirai en tout de façon que ma conduite puisse être entièrement approuvée par toi. Et dis-moi, mon Adèle bien-aimée, n’est-ce pas ainsi que tu penses, toi qui es le juge de toutes mes actions comme l’idole de toutes mes pensées ? Est-ce donc à moi de désespérer de l’avenir ? Je n’ai jamais dévié du sentier que je me suis tracé et je me vois à la veille d’obtenir ces deux pensions qui doivent assurer la félicité de toute ma vie. Oh non ! ayons bon espoir et laissons parler les lâches et les sots. Adieu, ange, adieu, mon Adèle adorée. Bientôt je serai près de toi, c’est ce qui me console de cesser de t’écrire. Adieu, adieu, je t’embrasse bien tendrement. Ton mari respectueux et fidèle,

Ton mari respectueux et fidèle,
V.-M. H.