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LETTRES À LA FIANCÉE.


1820.


JANVIER-AVRIL.




Samedi soir (janvier)

Quelques mots de toi, mon Adèle chérie, ont encore changé l’état de mon âme. Oui, tu peux tout sur moi, et demain je serais mort que j’ignore si le doux son de ta voix, si la tendre pression de tes lèvres adorées ne suffiraient pas pour rappeler la vie dans mon corps. Combien ce soir je vais me coucher différent d’hier ! Hier, Adèle, toute ma confiance dans l’avenir m’avait abandonné, je ne croyais plus à ton amour, hier l’heure de ma mort aurait été la bienvenue.

— Cependant, me disais-je encore, s’il est vrai qu’elle ne m’aime pas, si rien dans mon âme n’a pu me mériter ce bien de son amour sans lequel il n’y a plus de charme dans ma vie, est-ce une raison pour mourir ? Est-ce que c’est pour mon bonheur personnel que j’existe ? Oh non ! tout mon être lui est dévoué, même malgré elle. Et de quel droit aurais-je osé prétendre à son amour ? Suis-je donc plus qu’un ange ou qu’un dieu ? Je l’aime, il est vrai, moi, je suis prêt à tout lui sacrifier avec joie, tout, jusqu’à l’espérance d’être aimé d’elle, il n’y a pas de dévouement dont je ne sois capable pour elle, pour un de ses sourires, pour un de ses regards ; mais est-ce que je pourrais être autrement ? Est-ce qu’elle n’est pas l’unique but de ma vie ? Qu’elle me montre de l’indifférence, de la haine même, ce sera mon malheur, voilà tout. Qu’importe, si cela ne nuit pas à sa félicité ! Oh ! oui, si elle ne peut m’aimer, je n’en dois accuser que moi. Mon devoir est de m’attacher à ses pas, d’environner son existence de la mienne, de