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dérée) et prolongée jusqu’à trois heures du matin. J’avais trouvé cela inconvenant. À Dieu ne plaise pourtant que j’en aie jamais tiré aucune conclusion injurieuse pour toi, l’être le plus chaste et le plus pur que je connaisse. Je pensais seulement qu’il y avait là quelque chose qui blessait les bienséances et je t’en ai avertie avec ma franchise ordinaire. Je ne suis pas fâché de te dire ceci avant d’avoir lu ces explications que tu m’as annoncées et qui ne serviront qu’à me confirmer dans la conviction que tu n’as rien fait de répréhensible[1]. Quant aux artistes, je t’ai toujours conseillé de ne pas les voir. J’ai toujours pensé de même sur cette profession qui déconsidère, certes, les femmes, puisqu’elle déconsidère les hommes. Va voir dans la société quelle place y occupent les artistes, depuis le musicien qui joue dans un salon pour vingt-cinq louis, jusqu’au sculpteur auquel le premier richard venu commande et marchande son buste. Je sais qu’une très grande célébrité rachète tout, mais un comédien ne jouit-il pas du même privilège ? Je ne doute pas que ces idées ne s’accordent avec les tiennes. Ainsi n’en parlons plus.

Dis-moi donc, chère amie, ce qu’il y a de coupable à permettre à ton mari de t’embrasser ? Je n’y vois, moi, que beaucoup de générosité de ta part, car je n’ai pas la présomption de croire que tu trouves à ces caresses si douces et si innocentes le même bonheur que moi. Mon Adèle, ma bien-aimée Adèle, ne m’appartiens-tu pas tout entière ? Je suis le seul homme devant lequel doivent tomber ces voiles de pudeur, de réserve et de retenue qui t’enveloppent pour tous les autres. Qu’y a-t-il de plus virginal que le baiser d’un amour pur et fidèle, qui n’a d’autre but que les plaisirs permis du mariage ? Adèle, dans ces moments délicieux qu’y a-t-il dans nos âmes que les anges ne puissent lire ? Ne sommes-nous pas éternellement l’un à l’autre ? N’avons-nous pas été créés l’un pour l’autre ? Me diras-tu maintenant que je ne suis pas ton mari aux yeux des hommes et que demain je pourrais rompre notre union ? Non ; car il est impossible que je devienne un infâme et exécrable suborneur. Si tu m’estimes un peu, chère Adèle, ne répète pas de pareilles suppositions. Une caresse de ma femme m’a-t-elle jamais rendu moins respectueux ? Ces preuves précieuses de ton affection

  1. « ... La manière dont tu me parles d’une soirée que j’ai passée si innocemment est tout à fait extraordinaire.
    « Il est dur pour moi de te répéter tes propres paroles quand tu me dis que tu crois que je n’y ai fait aucun mal. Cette expression est rude… Je suis allée à une fête de famille, chez une bonne vieille dame qu’il est inutile de te nommer parce que tu ne la connais pas. J’ai dansé jusqu’à 2 heures du matin dans la réunion la plus simple et la plus convenable... J’ai eu tort sans doute de ne pas te l’avoir dit de suite, mais au moins cela aura servi à me faire voir combien peu tu as d’estime pour moi… Sans doute ma conduite envers toi t’a-t-elle donné lieu de me croire ce que je ne suis pas. » (Reçue le 9 février 1822.)