Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome I.djvu/115

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Dimanche (20 janvier).

C’est encore à ce bal que je reviens, chère amie, car depuis trois jours je n’ai pas d’autre pensée. C’est l’une des plus fortes émotions que j’aie éprouvées dans ma vie. Ce bal fera époque dans ma mémoire, avec un autre bal... Adèle, je ne t’ai jamais parlé de cet autre bal, et maintenant j’éprouve le besoin de t’entretenir de ces souvenirs que réveillent cruellement ceux de jeudi dernier.

C’était le vendredi 29 juin, il y avait deux jours que je n’avais plus de mère, je revenais à dix heures du soir du cimetière de Vaugirard[1]. Je marchais comme oppressé d’une léthargie, quand le hasard de mon chemin me conduisit devant ta porte. Elle était ouverte, des lumières brillaient dans la cour et aux fenêtres. Je m’arrêtai devant ce seuil que depuis si longtemps je n’avais franchi, je m’arrêtai machinalement. En ce moment deux ou trois hommes me poussèrent brusquement et entrèrent en riant aux éclats. Je tressaillis, car je me rappelai qu’il y avait là une fête. Je voulus continuer ma route, car cette idée me faisait sentir plus profondément encore mon isolement éternel. Il me fut impossible de faire un pas, quelque chose me retint. Je restai un instant debout, immobile et sans idées, peu à peu la connaissance me revint et je résolus avec une résolution infernale de décider mon sort d’un seul coup. Je voulus voir si j’étais abandonné de ma femme comme de ma mère, pour n’avoir plus qu’à mourir. Adèle, que te dirai-je ? Le désespoir me rendit insensé. J’avais une arme chez moi, j’étais affaibli par les veilles et les inquiétudes, je voulais voir si tu m’avais oublié ; un crime (et le suicide en pareil cas est-il vraiment un crime ?) un crime ne pèse guère quand on est au fond du malheur. Enfin, je ne sais plus à quelles démences mon esprit était livré, j’en ai honte aujourd’hui, mais tout cela te fera voir à quel point je t’aime.

Je m’élançai dans la cour, je montai rapidement le grand escalier, j’entrai dans les premières salles qui étaient désertes, là, aux lumières de la fête je vis le crêpe de mon chapeau. Cette vue me rappela à moi, je m’enfuis précipitamment et je m’enfonçai dans le corridor noir où nous avions tant

  1. Madame Hugo avait d’abord été enterrée au cimetière de Vaugirard. Plus tard, son fils fit transporter ses restes au Père-Lachaise.